Bibliothèque: Le cinéma n&b : une esthétique “ nouvelle ”


 Par Schmilblicq

Si, comme moi, vous envisagez les vacances de la Toussaint comme un passage radical de l’été à l’hiver (évocation des vacances de Noël, les pulls ressortis en vitesse, la nuit tombée à 18h…), alors, vous avez dû percevoir que les couleurs sont beaucoup moins nettes qu’avant. Le ciel est gris, les gens sont gris, le métro est gris. Même vos choix vestimentaires ne reflètent pas votre gaîté naturelle. Pour passer le temps pendant les week-end prolongés, je me suis fermée dans ma chambre, je n’ai pas ouvert mes volets de peur que les degrés intérieurs ne s’échappent, et je suis reste plantée devant la télé. Curieusement, dans mon huit clos, tout ce que j’ai regardé semblait se mettre au parfum de ce qu’il se passe dehors… Tenez, j’ai regardé The Artist, plutôt que la commémoration du 11 novembre, et je n’arrivais pas à voir Jean Dujardin autrement qu’en gris ! Il va bientôt falloir que la coloc’ se cotise pour m’offrir un séjour chez l’ophtalmo, ou qu’ils engagent des tagueurs pour repeindre la capitale.

L’enfermement n’a heureusement pas que des mauvais côtés, car j’en suis venu à m’interroger sur un petit phénomène cinématographique de ces deux dernières années : pourquoi certains cinéastes nous proposent-ils une version noir et blanc de leur réalisation ? Quoi, la crise affecterait-elle le budget du cinéma à ce point ? On nous montre sans cesse cet immense progrès qu’est la 3D en nous proposant des films de science fiction, des dessins animés, des ressorties de films culte tel que Star Wars (Geaorges Lucas, 1999) ou Titanic (James Cameron, 1997) en 3D, et on voudrait que le public soit motivé pour aller voir un film ordinaire en noir et blanc ? Après avoir vu Gravity, de Alfonso Curaón, et ce nouveau genre du thriller de l’espace, pas facile de remettre les pieds sur terre.

Car finalement, le cinéma a pris un petit côté spectacle, non ? On en vient même à nous proposer des salles avec des fauteuils « 1ère classe » avec des sièges inclinables. Et puis, ajoutons que les séances en 3D sont également plus chères… Alors, aurait-on le choix entre un cinéma-spectacle et un cinéma au rabais ? Que nenni ! Le noir et blanc est utilisé pour attirer notre attention, et ce, principalement sur notre société, avec souvent un regard philanthrope. On se souvient de La Haine, de Matthieu Kassowitz en 1995. Un peu ancien par rapport aux films que je veux aborder, mais je ne peux pas l’omettre. Le réalisateur y met en scène un Vincent Cassel banlieusard et déchaîné pour montrer la haine réciproque entre les jeunes des cités et les forces de l’ordre. Contrairement au titre et au thème du film, le noir et blanc nous permet de mieux voir chaque personnage pour lui-même et même de s’y identifier. D’ailleurs, cela joue sur les couleurs de peau, ce qui est très pertinent dans un tel film.

la_haine_3

 

Plus récemment, nous avons pu voir à l’affiche The Artist de Michel Hazanavicius (2011), Tabou de Miguel Gomes (2012), Oh Boy de Jan Ole Gerster (2012), et Frances Ha de Noah Baumbach (2012). Tous (sauf le dernier) ont été primés. C’est dire l’intérêt de cet aspect « rétro ». Le premier point qui les unit est une référence certaine aux courants cinématographiques du XXe siècle. On trouve d’abord une filiation avec les débuts du cinéma parlant, dans The Artist de façon claire, et dans Tabou plus implicitement. Je ne m’étendrai pas sur le premier, mais le second est peut-être moins connu et plus subtil. Le film relate le quotidien d’une retraitée de Lisbonne qui sent la fin de sa vie lui peser, et qui partage le souvenir d’un ancien amant, explorateur portugais parti en Afrique au début du XXe siècle.

Tabou fait donc référence à cette période historique de par son fond, mais aussi sa forme. Celle-ci est très restreinte en dialogue, et nous rappelle les premiers reportages filmés, avec ici cette narration en voix off, qui nous permet de faire le lien avec la deuxième référence évidente à l’histoire du cinéma, celle de la Nouvelle Vague. Oh Boy et Frances Ha montrent le quotidien peu séduisant de jeunes trentenaires dans leur société respective à New York et Berlin. On retrouve le mouvement de la Nouvelle Vague dans la manière dont les deux films suivent des gens ordinaires, avec une narration très linéaire, et des choix de plans évocateurs.

C’est là que le noir et blanc intervient de manière pertinente, car on comprend les personnages beaucoup plus grâce à leurs expressions qu’à leurs paroles. Tous ces films présentent une absence ou une pauvreté marquée dans les dialogues. Entendre Frances Ha dire sans cesse que tout va bien, c’est comme se lasser du langage des personnages de La Haine : il n’y a pas d’avancement personnel ni de réflexion sur ce quotidien, alors que les plans rapprochés démontrent justement le contraire. Ce qui nous permet d’apprécier réellement ces personnages, c’est de comprendre par la neutralité des couleurs et le rendu des visages, des émotions beaucoup plus subtiles. Le jeu d’acteur devient également de meilleure qualité. Les nuances de gris offrent aux films une ambiance constante d’un bout à l’autre. On ne fait plus la différence entre le jour et la nuit, entre le soleil et la pluie, ni même entre les différents lieux. Dans Frances Ha, par exemple, rythmé par le changement d’adresse de la protagoniste, on ne fait pas la différence entre une adresse ou une autre. Cela n’a finalement pas d’importance, et le noir et blanc contribue à nous faire délaisser le cadre, qui est pourtant l’élément constructeur du film, pour nous diriger sur le personnage et sa progression. On n’a accès seulement à un regard très atemporel sur les événements, et un cadre figé qui ne semble évoluer que grâce à la présence des personnages. C’est à la fois une mise en forme intimiste et dépaysante qui donne à la réalisation un très grand intérêt artistique. Mélangeant les styles et les époques, les couleurs et les lieux, le n&b n’est pas « old fashion », mais il répond à une esthétique cinématographique très actuelle des choses. Bien sûr, ce n’est pas un élément nouveau ou rétro des années 2010. On a parlé de La Haine, mais il ne faut pas oublier qu’avant cela, Steven Spielberg, Jim Jarmusch ou encore Quentin Tarantino s’y sont essayés. Seulement, on en voit de plus en plus en à l’affiche et dans les différents festivals, c’est pourquoi il me semble important de pouvoir en apprécier l’esthétique. Le prochain rendez-vous sera en 2014 avec la sortie de Nabraska de Alexandre Payne, présenté cette année à Cannes, et pour lequel Bruce Dern s’est vu décerné le prix d’interprétation masculine.

Advertisements

2 réponses à “Bibliothèque: Le cinéma n&b : une esthétique “ nouvelle ”

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s