Bibliothèque: « Je hais les dimanches » d’Edith Piaf (1951)


Par Don Diego

dith+Piaf+Edith_piaf_Il serait vain et trop court de définir ici ce qu’est un standard. Il est cependant clair qu’il est des compositions suffisamment ouvertes, souples ou riches et à mêmes de recueillir la sensibilité de nombreux artistes. Aussi, il apparaît tout aussi vain de définir quelle est la « meilleure » version d’une chanson, tant ce dernier paramètre dépend de la capacité de chacun à comprendre, ressentir ou tout simplement recevoir la sensibilité de tel ou tel artiste.

« Je hais les dimanches » est une composition de Florence Véran pour Juliette Gréco aux paroles écrites par Charles Aznavour. Si ces deux derniers offrent d’excellentes versions, c’est bien Edith Piaf qui donne corps et (surtout) âme à la chanson. C’est alors une femme déchirée par la mort de son grand amour Marcel Cerdan et sombrant dans l’alcool qui s’approprie la chanson. Le fait que Charles Aznavour soit alors son homme à tout faire n’est peut-être pas anodin, mais l’interprétation de « Je hais les dimanches » d’Edith Piaf laisse pétrifiés et glacés d’effroi ses auditeurs. Nous ne saurons probablement jamais si le jeune Charles Aznavour s’est nourri de la déchéance de sa patronne pour écrire ces paroles, mais il est clair que la chanson appartient bien plus à Edith Piaf qu’à Juliette Gréco ou même à Charles Aznavour. Ecoutons plutôt.

L’introduction est courte et se présente comme un nuage sombre qui se met en retrait derrière une voix franche et étonnamment claire. C’est précisément ce qui choque dès les premiers vers : la sincérité totale d’Edith Piaf qui prononce (s)ces mots. Mais si les premiers mots semblent guillerets, les notes qui closent ce premier couplet produisent dans la gorge d’Edith Piaf quelques chose d’étrange et dérangeant. Elle s’étrangle littéralement et hais les dimanches comme jamais dès le premier refrain. C’est à la limite du supportable. Elle reprend sur le même ton guilleret du début sans faire retomber la tension. L’auditeur est à la fois torturé et conquis, ce qui constitue le nerf de l’épouvantable charme d’Edith Piaf. Il est fort probable que la mort évoquée dans la chanson soit celle de Marcel Cerdan, et Edith Piaf, par alcool ou par rêverie parvient de manière quasi surhumaine à surmonter sa douleur pour nous faire revivre la douceur d’un dimanche amoureux. Elle pose alors sur les rues parisiennes (décrites avec brio) un regard ivre et morbide, elle gambade gaiement accompagnée d’un fantôme. Cette promenade se heurte cruellement contre la réalité. Elle s’écrase brutalement sur un mur de douleur : « Je hais les dimanches ! », l’orchestre s’empresse de finir, comme fuyant devant tant de désespoir. Edith Piaf nous rend notre bonheur, elle hait les dimanches.

A travers cette chanson grandiose, Edith Piaf divorce du monde des vivants, son amour lui manque cruellement et les dimanches « flanqués de soleil » ne l’intéressent plus. La douleur et le désespoir produit par cette chanson a une dimension quasi christique : c’est pour nous laisser nos dimanches qu’Edith Piaf glisse pendant 3 minutes 20 dans le monde des morts. C’est là son immense générosité, l’amour sans mesure ni retenue qu’elle avait pour son public. Edith piaf est parisienne mais, de par sa brutalité et sa sauvagerie, appartient bien plus à la faune qu’à la flore. Une telle intensité n’arrive que quelques fois par siècles, et il est tout à fait juste de placer Edith Piaf au rang des grandes voix qui hantent une chanson et l’entrainent sur des territoires auxquels peu d’artistes ont accès. Ainsi et en guise de conclusion j’invite à écouter sa version d’ « Autumn leaves » et à la comparer à celle de Miles Davis. Il n’y a évidemment pas de « meilleure » version, mais Miles Davis y apporte une touche d’optimisme absente des volutes vocales d’Edith Piaf, mais ce n’est là que mon interprétation, libre à vous, amis lecteurs, de construire la votre.

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