Edward Hopper : l’ « impressionniste » qui détrône la mode ?


 Par Schmilblicq

Morning Sun, 1952, Colombus Museum of Art

Morning Sun, 1952, Colombus Museum of Art

Après un siècle d’absence, Edward Hopper trouve sans difficulté l’endroit idéal pour accrocher ses toiles à Paris. Comme si l’histoire reprenait vie en peinture, c’est au Grand Palais, à un kilomètre des Impressionnistes du musée d’Orsay qu’il a tant regardé, que l’américain revient sur les traces de ses débuts artistiques.

Il serait tentant d’écrire, à propos de cette exposition, un éloge sur le peintre américain et son art infiniment subtil. Nous pourrions chercher de façon ludique la transposition d’un paysage de gravure dans un tableau en grand format, ou bien identifier, parmi les personnages peints, des révisions de ses figures illustrées. Le génie de l’artiste est plus qu’évident dans ce parcours rétrospectif. C’est d’ailleurs ce qu’il faut montrer au public pour atteindre les 5 000 entrées par jour. Ainsi, le Grand Palais privilégie-t-il une disposition chronologique des œuvres, pour pouvoir, au passage, en faire découler un regroupement par techniques. Les gravures occupent une salle, disposées les unes à la suite des autres à la hauteur des yeux des visiteurs. Les aquarelles ondulantes précèdent logiquement les toiles. On finit le parcours, au comble de l’admiration, devant les plus grands chefs d’œuvres, venus exceptionnellement des Etats-Unis, pour nous permettre de traîner encore indéfiniment dans l’exposition.

En tant qu’amateur assidu à la nourriture culturelle du Grand Palais, vous avez rempli votre part du contrat : vous avez attendu à l’entrée un temps raisonnable, payé votre contribution à la culture, vous avez dévoré de vos yeux des œuvres inaccessibles, acheté un catalogue plus ou moins volumineux de l’exposition pour le loger dans votre bibliothèque, et dire à vos prochains invités combien c’était un moment merveilleux. Mais finalement, qu’avez-vous vu ? Quel intérêt trouver à cette rétrospective chronologique, si ce n’est de pouvoir voir des chefs d’œuvres ? Voici donc quelques pistes pour argumenter votre conversation lors d’un prochain dîner amical.

Pour cela, rien de mieux que de partir d’une phrase de l’artiste lui-même : « Si vous pouvez le dire avec des mots, il n’y aurait aucune raison de le peindre ». Ce parcours à donc quelque chose d’indicible à nous communiquer. Le plus dur pour une exposition, surtout de cette envergure, est de la faire démarrer et de la conclure. Ce que le visiteur voit en premier va le mettre dans une ambiance et lui donner un fil conducteur qu’il va retrouver (ici, la chronologie). La fin est très délicate, car elle génère l’état d’esprit dans lequel vous en ressortez. Le Grand Palais montre très bien comment Hopper démarre sa carrière : son contexte social et artistique. La suite va accentuer le fort caractère qui ressort de toutes ses productions, et la dernière image, grandissime, démontre jusqu’où le peintre est allé. Jusqu’au fond de ses sujets, jusqu’au bout de la solitude et jusqu’à l’épuisement de cet apprentissage du regard. Qu’elle audace de placer Sun in an Empty Room (1963, Collection privée) en toute fin de parcours ! Plus aucun personnage : nous restons le seul témoin de son art, le garant de ce qui ne peut être dit.

Sun In An Empty Room, 1963

Sun In An Empty Room, 1963

 

S’il y a une leçon à retenir, c’est bien celle du regard. Qu’y a-t-il d’impressionnant à regarder trois personnes accoudées à un comptoir ? Qu’y a-t-il de beau dans l’architecture moderne ? Toutes ces figures, qui restent statiques et sans expression, ne nous ennuient-elles pas ? Dans cette exposition très grande et très complète, on peut difficilement se fixer devant un tableau pour chercher à identifier ce petit quelque chose qu’il a à nous dire. Je vous conseille tout de même de vous arrêter devant une ou deux œuvres. Simplement regarder et contempler. Je trouve que c’est un paradoxe assez troublant dans cette exposition : la sérénité et le calme dominent, on comprend difficilement les actions qui peuvent avoir lieu, et pourtant, on cherche toujours à essayer d’en voir et d’en retenir le plus possible. C’est un peu le défaut récurent des monographies du Grand Palais : elles sont faites pour attirer les foules et les gaver d’informations. Devant un tel artiste je m’attendrais à ce que cette rétrospective m’apprenne à regarder ses œuvres. Pas seulement à faire une croix devant leur titre, sur ma liste de chef d’œuvre à voir.

Autre petit bémol : aux yeux de qui est-il un grand peintre ? Est-ce un grand peintre, ou un grand illustrateur qui a réussi en peinture ? En effet, on cherche, presque inconsciemment, à prêter à ses tableaux une narration que lui-même rejetait. C’est comme si ses toiles étaient des vignettes de bandes dessinées, découpée et mélangées, pour que nous en retrouvions l’ordre. Les Européens trouvent-ils là un plus grand intérêt que les Américains devant leur propre société de la première moitié du XXe siècle ? C’est là que réside toute l’ambiguïté : quel point de vue adopte l’histoire de l’art (une histoire de l’art bien jeune sur ce propos) dans une exposition de cette envergure ?

Couvertures de Hotel Management, 1925

Couvertures de Hotel Management, 1925

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s