« 14 » de Jean Echenoz: la Grande Guerre vécue par des petits hommes


 Par Soda&Gomorrhe

Alors que je me terre tranquillement dans ma tranchée/chambre pour réviser à l’abri des éclats de rires et d’obus allemands qui partent du salon/Alsace-Lorraine envahit par l’Allemagne (l’amoureux de ma coloc’, un allemand nommé Matthias/Guillaume II) j’entends d’autres exclamations de l’autre côté du front. Le front Russe, mené de la chambre/Russie de mon autre coloc’/Nicolas II, s’agite douloureusement. Prenant mon courage à deux mains, je traverse le no man’s land qui me sépare de mon allié pour le secourir. À n’en point douter, encore un coup des futurs communistes, engeance de ce bas monde. J’essuie bravement quelques rires qui fusent du salon et endure quelques mots germaniques barbares qui m’écorchent les oreilles. J’arrive enfin dans la chambre de mon coloc’. Horreur… Mon allié, jadis empereur, sombre dans la décadence de l’extrême gauche: Libération ouvert sur le lit, les Inrocks pliés sur le bureau et une photo de Mélenchon dans un cadre en forme de cœur. Je revis la nuit du 16 juillet 1918: on a assassiné le dernier empereur de Russie. Je trouve à la place mon coloc’ plongé dans un livre, qu’il m’explique être vivement recommandé par toutes les critiques.

Sceptique, je saisis l’ouvrage…

« 14 ». Un titre sobre limitant la portée de ce livre. Comme la vision limitée de ces hommes sur un conflit qu’ils ne semblent que mollement saisir, croyant ce conflit se limiter à l’année 1914. 20 millions de blessés et 10 millions de morts plus tard, on appellera ce conflit la guerre 14-18. Il s’agit donc d’un roman centré sur cinq hommes partis à la guerre, tandis qu’une femme attend leur retour. Ces jeunes villageois vendéens plutôt frustes du début du XIXe siècle, ni bons ni mauvais, ni beaux ni moches, ne feront pas l’objet d’une analyse de leurs caractères, peu approfondis au final, mais surtout peu idéalisés. Jean Echenoz livre ici un témoignage certes fictif, mais sa simplicité et son ton épuré donnent un aperçu plus poignant et proche de ce qu’a été cette guerre, en comparaison avec de nombreuses œuvres emphatiques à ce sujet.

« Tout cela ayant été décrit mille fois, peut-être n’est-il pas la peine de s’attarder encore sur cet opéra sordide et puant. Peut-être n’est-il d’ailleurs pas bien utile non plus, ni très pertinent, de comparer la guerre à un opéra, d’autant moins quand on n’aime pas l’opéra, même si, comme lui, c’est grandiose, emphatique, excessif, plein de longueurs pénibles, comme lui ça fait beaucoup de bruit et souvent, à la longue, c’est assez ennuyeux. »

Jean Echenoz, (prix Fénelon, Médicis et Goncourt) nous fait suivre Anthime, parfois à distance, lorgnant sur sa zone de no man’s land boueux jonché de déjections, de barbelés, d’armes fracassés, de corps d’amis et d’ennemis ayant tous la même odeur une fois en putréfaction, les yeux mangés par les rats et le corps grouillant d’asticots. Mon salon actuel, quoi… Le tout est broyé, mélangé et haché par une pluie d’obus, bruit auquel on ne s’habitue pas. Comme cette langue barbare, quoi… Tantôt on suit un de ses amis qui ne sait pas trop lui-même s’il déserte l’enfer ou s’il se balade simplement dans une forêt si calme qu’elle a des allures d’Éden … tantôt les différents retours au pays, bien qu’une partie des personnages restera toujours là-bas. Parlez d’âme abîmée par les affres de la guerre ou de bras arraché par la mitraille, le bilan est le même: on ne revient jamais entier de la guerre.

Bien qu’évoquée, Jean Echenoz ne se focalise pas sur la morbidité ambiante et n’insiste pas sur le désespoir constant, dont il élude certains aspects mais qu’on ressent pourtant si bien. Usant de phrases jonchées d’adjectifs et d’adverbes pour détailler les mille et un détails descriptifs, Echenoz jette un regard fataliste sur la destinée d’une génération. Jamais on ne parlera vraiment de l’ennemi, ni le verra. Veinards, moi je l’entends ronfler… On n’évoque d’ailleurs jamais le pourquoi de la guerre. Mieux, on s’en moque. Comme si les premiers acteurs de cette guerre avaient leur mot à dire de toute façon… Une œuvre dénuée de grandiloquence tragique, mais qui n’oublie pas de livrer peu à peu et avec une élégante fugacité la nature des relations entre ses personnages, tues (tuées ?) par la pudeur réaliste des caractères des personnages.

Le manque volontaire de repères chronologiques et géographiques donne à cette belle maîtrise littéraire s’étalant sur 120 pages un ton original et sincère pour décrire une sale guerre. Et moi, je retourne dans ma tranchée le livre sous le bras, riant d’avance d’imaginer mon coloc’ communiste me parler du droit de propriété.

« 14 » de Jean Echenoz, Les éditions de minuit, sorti le 04/10/12, 12,50.

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