Amour


 Par Schmilblicq

Le jour de sa sortie, la palme d’or du festival de Cannes, Amour de Michael Haneke, fait mouche dans les salles parisiennes. Elle réalise près de 2000 entrées en un seul jour, mais sur ce nombre, je me demande combien auront eu la patience de rester jusqu’à la fin… Au bout d’une heure de projection, il y a du mouvement dans la salle. La porte du fond, qui grince en se refermant sur les spectateurs déçus, fait plus de bruit que ce qu’il y a à l’écran. C’est, pour ces personnes-là, une façon efficace d’exprimer leur exaspération, comme pour dire à toute la salle qu’une fois de plus, Cannes aime faire partager son goût pour l’ennui. Lors de cette séance, je me rends compte qu’il y a plus d’action dans la salle que dans le film ! Cela résulte du simple fait que le jury cannois se plaît à titiller le grand public. On nous montre un chef d’œuvre, mais aussi la qualité de son audience : une façon de se rendre compte que le cinéma n’est pas à la portée de tout le monde ?

Je vous suggère, pour vous divertir de ce sujet triste et froid, de prendre deux de nos chroniqueurs (pour cela, il vous suffit de cliquer sur l’onglet « les coloc’ »), qui formeront ainsi un couple d’octogénaire parisien. Allez dans la bibliothèque, débordante de disques de musique classique, piano surtout, qui composera la seule participation sonore du film.  Dans le salon, asseyez-vous sur un fauteuil et prenez part à des bouts de débats sur l’euthanasie, les services à domicile, ou encore, sur le moment où commence la maladie d’une personne, et là où elle finit. Surtout ne sortez pas de l’appart, car tout ce passe à huit clos. Dans ce rythme lent, cette atmosphère aussi paralysée qu’Emmanuelle Riva, la moindre scène d’action laisse échapper une tension fulgurante. On y retrouve la violence si particulièrement bien mise en scène dans La Pianiste (2001), ou encore Caché (2005), posée dans un grand vide. Je reconnais qu’on s’ennuie : l’ennui de la routine de ce couple âgé, l’ennui de voir une personne essayer de parler alors qu’elle ne peut plus former les sons. Et pourtant, on reste scotché, à regarder la santé se dégrader. On est effrayé par la perte de parole et on préfèrerait ne pas entrer dans l’intimité de cette personne dont on est devenu désespérément proche. Lui, Jean-Louis Trintignant, pour qui Michael Haneke a écris le rôle, paraît démesurément froid. On sent son naturel, sa sincérité. Sa sagesse aussi. On le voit passer de l’homme rationnel au personnage surréaliste, d’une façon qui semble finalement logique quand on prend en compte la présence du troisième personnage invisible : l’Amour.

Alors voilà, on s’ennuie du manque de recherche esthétique de l’autrichien, ou encore de sa « glaciation émotionnelle ».  Les dialogues entre les personnages nous frustrent par leur manque d’aboutissement. Leurs affirmations qui coupent court à toute compréhension de la psychologie des personnages. Mais ce n’est pas James Bond que vous regardez ! Il faut y chercher le regard profond du réalisateur. Le spectateur à un travail à faire devant le film, il est appelé à ne pas rester passif, mais à chercher à travers le silence et le vide un sens plus profond. Ceux qui n’ont pas su percevoir cela, sont les Isabelle Huppert du film : ils cherchent en vain à comprendre, à retenir ce qui ne peut l’être, et à donner une valeur émotionnelle au film. Ceux qui l’ont perçu sont entrés dans la peau du plus noble des personnages, l’Amour.

2 réponses à “Amour

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