Statue du coup de boule de Zidane devant Beaubourg: coup de génie ou coup foireux ?


Par Soda&Gomorrhe

©Lola LBL

Adel Abdessemed a tenté son coup, et, sans avoir réussi celui du siècle, il faut admettre que c’est un beau coup d’éclat que cet artiste algérien a réalisé. De l’éclat, on a toujours eu beaucoup de difficulté à en trouver dans les yeux de Zidane, qui gâcha la fin de sa carrière en laissant une image bien peu éthique du football et de lui-même. Adel Abdessemed a immortalisé ce geste vu par plusieurs millions de personnes en une colossale statue de bronze de plus de cinq mètres de haut. Cette œuvre est sur le parvis de Beaubourg, dans le cadre d’une exposition d’œuvres de l’artiste, ouverte du 3 octobre au 7 janvier. Gros coup de communication pour le centre Beaubourg, qui fait un coup double: spécialistes et néophytes en matière d’art se déchaînent aujourd’hui sur l’œuvre.

Car à trop s’exposer, on s’offre aux coups de la critique. Et outre la réception plus que moyenne des critiques d’art, c’est aujourd’hui plus d’une trentaine de présidents de districts, ne pouvant encaisser le coup, demandant dans une lettre ouverte la censure de cette œuvre, la jugeant déplacée. Zidane lui-même est appelé à réagir vite en frappant un grand coup (non Zizou, pas dans le monsieur, on pensait plus à une déclaration dans un journal télévisé…)

Mais qu’en est-il vraiment ? La coloc’ d’Etre App’art a décidé d’être dans le coup et d’enquêter sur ce phénomène. Mais pour le coup on se focalisera sur des témoignages de quidam dénichés au hasard des rues et avenues passées à harceler des braves gens.

En France, qu’en pense-t-on ?

« Cette statue intrigue oui… Est-ce à cause de sa volonté de démocratisation, voire de vulgarisation de l’art ? Je ne sais pas, en tout cas le résultat n’est pas probant. Ni représentatif, ni pertinent…où est la sensibilité ? Est-ce pire d’assumer le simple fait qu’on rend hommage plastiquement à des sportifs ? Si, oui, pourquoi ce lieu ? Est-ce une production intellectuelle à visée pédagogique ? Si oui, on sombre dans le moralisme maladroit, ce n’est pas de l’art. »

Adèle, 18 ans, étudiante en physique. (Vous noterez qu’elle m’a rendu coup pour coup, voire plus: je lui pose une question et elle me  »répond » en m’en posant cinq autres…)

« Je suis d’origine italienne mais je suis français. Je devrais donc me sentir concerné mais sincèrement, cette « œuvre » je m’en contrefous: le thème est racoleur, fait pour plaire à la populace, mais c’est vide de sens et d’émotion. On tire les gens vers le bas. »

Olivier, 23 ans, réalisateur.

Cet échantillonnage illustre un bilan assez clair: on connait ce geste, dans des années, on ne se souviendra pas du score mais du coup de tête. La célébration de ce moment pseudo-historique est compréhensible, des millions de gens ayant vu ce geste. Pour le coup, n’importe quel quidam peut avoir une accroche sur l’oeuvre, très accessible. Mais ce qui fâche, c’est que cette œuvre semble n’avoir qu’une portée limitée et stérile. Et pourquoi en ce lieu ? Une oeuvre éphémère n’aurait-elle pas été plus subtile, dans une optique pédagogique, riant de ce geste primaire, devant un stade, nous rappelant que la défaite française fut entachée de ridicule à cause d’une perte de nerfs ? Où est le rapport, la pertinence… et Doux Jésus, où est le talent de l’artiste surtout ?

Les Italiens que j’ai réussi à dégoter, qu’en pensent-ils ?

Parlons aux spécialistes. En matière d’art mais aussi de football… N’oublions pas que le championnat italien est le plus passionnant d’Europe ! (simulations ridicules, arrêts volontairement manqués des gardiens vendus, arbitres menacés de mort, joueurs dopés s’échappant en slip, partenaires drogués, présidents de club délicieux comme Berlusconi, joueurs faisant des saluts nazis, journalistes intimidés lors d’enquêtes, tribunes de crânes rasés, drapeaux douteux, cris de singe, fumigènes, scooters sur la pelouse… Heureusement, ces acteurs peu glorieux tombent de plus en plus sous le coup de la loi.) Mais en dépit de tout cela, que l’on retrouve dans une moindre mesure dans les autres grands championnats, les Italiens et le football, ça reste une histoire d’amour. Pas toujours belle, il est vrai. Et justement, que pensent-ils de la sacralisation de ce geste si moche devant un lieu d’art où se réunissent les petits pédants français ?

« Célébrer par une statue de cinq mètres de haut un geste antisportif en le maquillant derrière un discours creux sur la défaite…tss…est-ce que ça vaut vraiment le coup que je développe ? On va dire que ça fait plaisir à tous les Français de voir Materazzi qui chiale. »

Emanuele, 19 ans, étudiant erasmus en histoire.

 

« Se focaliser sur un geste si bête alors que ce soir-là l’Italie devenait championne du monde, je ne comprends pas. C’est nombriliste commeœuvre, même revanchard, ça entretient les tensions entre Italiens et Français et ça terni l’image de Zidane, une idole qu’on ne doit pas limiterà un mauvais geste. Qui a autorisé cela ? Je ne parle pas de censure, je parle d’intelligence: pourquoi autoriser la sacralisation d’un tel geste ? Qu’est-ce que ça enseigne aux enfants ? Tu commets un acte de violence et tu as une statue gigantesque en bronze, matériau noble par définition, érigée à ta gloire ? »

Amanda, 28 ans, webdesigner.

Ici, outre la question du thème, c’est plus la question de la monumentalisation qui heurte. Se souvenir, pourquoi pas… Mais que veut dire cette taille ? Pourquoi un tel hommage ? Sont-ce des titans fantastiques dont on doit célébrer les pires actes ? Doit-on suivre ces modèles ? Deux millionnaires en short qui se tapent dessus pour une histoire de baballe et d’ego surdimensionnés ? Est-ce là le projet que veut soutenir le musée de Pompidou au début du XXIe siècle ?

De ce point de vue, ça mérite effectivement bien un coup de gueule.

5 réponses à “Statue du coup de boule de Zidane devant Beaubourg: coup de génie ou coup foireux ?

  1. Tu as laissé de côté toute la référence derrière cette oeuvre à l’histoire de l’art. L’artiste représente l’affrontement de deux géants comme des sculptures de bronze représentant David et Goliath. Il y a beaucoup plus de couches de compréhension dans cette oeuvre que le premier degré et l’acte en lui-même représenté.

  2. Chère lectrice,
    cet article, classé dans la section « balcon », se focalisait sur des témoignages donnant un aperçu de la réception par des Français et des Italiens vivant sur près de la scène culturelle parisienne. Néanmoins, j’aurais effectivement pu développer un paragraphe plus personnel sur les différentes lectures qu’on peut faire sur cette œuvre. Cependant, peu convaincu par cet artiste, je ne voulais pas broder sur l’éventuelle portée intellectuelle de de l’œuvre. Ainsi, parler de références à l’histoire de l’art, voire de références bibliques à partir d’un instantané d’un acte de sportifs me semble inapproprié.
    Par contre, si vous souhaitez nuancer ces témoignages en apportant votre propre opinion et ressenti à travers une analyse critique, ce sera avec plaisir. Je vous y invite même, fort curieux et heureux de voir que quelqu’un défend partiellement cette œuvre.

  3. Pingback: Adel Abdessemed : parlons-en! | Etre App'art·

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