Britannicus et Le Système Ribadier : du rire (nerveux) aux larmes (de joie)


Par Vedamalady

Cette semaine, non pas une mais deux pièces à vous mettre sous la dent, très différentes dans le genre et dans l’esprit, puisqu’il s’agit de Britannicus de Racine mis en scène par Jean-Louis Martinelli, et d’une pièce de Feydeau, Le Système Ribadier, mis en scène par Jean-Philippe Vidal. Impression mitigée pour la première, agréable surprise pour la seconde, je vous propose de creuser un peu tout ça.

Britannicus de Racine, mise en scène de Jean-Louis Martinelli, au Théâtre des Amandiers (Nanterre)

Ce n’est pas la première fois que Martinelli se frotte à la tragédie racinienne, puisqu’il a déjà monté Andromaque en 2003 et Bérénice en 2006 (que je n’ai pas vues, toute comparaison reste impossible). Il n’en est donc pas à son coup d’essai, mais il s’agissait pour moi de mon baptême racinien (sur scène, j’entends), et on ne peut pas dire qu’il se soit bien passé… Eh oui, Britannicus a complètement raté son effet, puisque je dois bien avouer que je me suis ennuyée comme un rat mort (pour rester polie). La faute déjà à une mise en scène trop classicisante : trois portes (côté cour, côté jardin, au fond) chacune assignée à un personnage, ce qui rendait le déplacement des acteurs un peu artificiel ; des costumes très (trop ?) symboliques (manteau rouge de Néron, robe blanche de Junie) ; et ce qui reste pour moi la grande inconnue de cette mise en scène, à savoir la partie centrale de la scène, un grand cercle de bois tournant, bougeant à certains moments et pas d’autres, aux points stratégiques de la pièce (je suppose ?), mais cela était surtout mystérieux. Pourquoi cette figure du cercle lorsque la pièce de Racine n’a rien de circulaire ? Si l’on tient à la matérialiser en une forme, il s’agirait bien plutôt du triangle (Néron aime Junie qui aime Britannicus), et encore, ce serait vite expédier la complexité psychologique de la pièce. Ensuite, la faute aussi et surtout aux comédiens (et ça me fend le cœur de l’écrire), dont la diction a laissé plus qu’à désirer : les premières répliques de Britannicus étaient pour ainsi dire complètement inaudibles, et malheureusement, tout le jeu d’Eric Caruso était à côté du personnage, dans la volonté de donner au personnage un style bohème tendance paumé assez agaçant (alors que Britannicus est juste dépassé par ce qui lui arrive, pas la peine de « justifier » son égarement par ce pseudo côté « artiste »…). Junie (Anne Suarez) était atrocement fade, et récitait son texte plus qu’elle ne le déclamait, d’une voix monotone qui portait non seulement préjudice aux vers, mais faisait mourir le personnage avant de le faire vivre. Et c’est bien là le paradoxe de cette mise en scène : le choix (délibéré ou pas ?) de faire paraître les personnages déjà morts dès le début, empêchant la tragédie de se construire et l’étouffant dans l’œuf par une fin certes inéluctable, mais trop castratrice narrativement et théâtralement parlant. Certes, le principe d’une tragédie est d’en connaître à l’avance l’issue fatale, mais elle n’est pas censée tuer l’intérêt dès le début. Et ce fut malheureusement le cas : Agrippine (Anne Benoît) a beau s’inquiéter de la tournure que prend Néron, on n’en a finalement rien à faire, et ses accès de colère/angoisse ont même fait rire quelques personnes dans la salle…. Seul Alain Fromager, le comédien qui interprétait Néron, tirait passablement son épingle du jeu et semblait vraiment convaincu par son rôle. Bref, une pièce bien ennuyeuse qui a manqué son effet à mon avis.

Passons à l’autre extrême avec Le Système Ribadier de Feydeau, mise en scène de Jean-Philippe Vidal au Théâtre de l’Ouest Parisien (Boulogne).

L’histoire : Angèle Ribadier (Hélène Babu), maintes fois trompée par son premier mari feu Robineau, soupçonne son second mari, Eugène Ribadier (Pierre Gérard) de la tromper. Elle ne se trompe pas, mais elle n’a pas l’occasion de le vérifier, puisque le dit mari l’hypnotise à chacune de ses « parties en bonne compagnie » : c’est le « système Ribadier ». Mais ce stratagème expose ses failles lorsque Thommereux (Loïc Brabant), un ancien soupirant d’Angèle, refait surface, et que se manifeste Savinet (Gauthier Baillot), le mari de la maîtresse…

Je vais sortir une grosse banalité bien grasse, mais qui est vraie : selon la mise en scène, Feydeau, ça peut être génial comme complètement pourri. Si l’on n’a pas saisi la mécanique de la pièce, la mayonnaise ne monte pas et le tout peut paraître grotesque. C’est loin d’être le cas pour celle-ci qui a très bien su saisir l’esprit enjoué et léger de la pièce, le tout dans une disposition scénique et une direction d’acteurs assez audacieuse et surprenante par moments, pour une pièce où l’on retrouve tout ce qui a fait le succès de Feydeau : quiproquos, mensonges et mots d’esprit en veux-tu en voilà. Pour le décor, choix d’un dispositif scénique que j’ai déjà pu observer dans d’autres mises en scène de Feydeau, à savoir la transposition de l’action dans les années 60, et du coup la modernisation de certains « outils » scéniques : le portrait au fond de la scène qui n’est plus peint mais projeté, les lampes ou fenêtres imaginées… Restent quand même les éternelles (et inévitables) portes, indispensables à toute pièce de Feydeau. Mais on pourra noter une très bonne occupation de l’espace et un travail d’interprétation remarquable, puisque sont exploitées toutes les ressources du texte qui reste souvent très vague quant aux didascalies, laissant libre cours à l’imagination du metteur en scène, dont Vidal ne manque pas. Ainsi, les meilleures trouvailles sont pour moi dans le jeu de la comédienne Hélène Babu, qui explore une palette d’expressions très variée, pouvant aller jusqu’au jeu presque « absurde » (ce n’est pas vraiment le mot, mais je n’ai pas trouvé mieux), comme ce mini-pétage de plombs d’Angèle assez génial lorsque son mari lui fait croire que tout ce qu’elle avait vécu jusque-là n’était qu’un rêve, faisant de cette scène un moment à la fois très drôle et très crispant. La mise en scène est très bien rythmée, à la fois par le jeu des comédiens et par le décor : au fur et à mesure que l’étau se resserre autour de Ribadier, le portrait de Robineau se déforme et vire au flou, jusqu’à sa disparition complète. On remarquera également que s’il s’agit d’une comédie, Le Système Ribadier n’est pas dénuée d’aspects un peu plus sombres, comme la vengeance d’Angèle qui fait croire à son mari qu’elle se fait violer tous les soirs pendant son sommeil par un inconnu qui passe par la fenêtre, désespoir et haine matérialisées par le fond devenu rouge. Une pièce qui aura fait le succès de Feydeau, où il se moque même de lui-même ici puisqu’il fait dire à Ribadier : « Non ! Au moins, accorde-moi que je serais original ! Je ne suis pas vaudevilliste, moi ! Je n’ai pas besoin des idées des autres pour faire des pièces nouvelles ! ». Pour finir, un dernier petit mot sur les comédiens qui sont vraiment très bons : saluons d’ailleurs Hélène Babu, absolument géniale en femme éplorée paranoïaque, qui se fait trimbaler partout et dans tous les sens (une sacrée prouesse d’acteur !). Loïc Brabant est aussi impayable en amant maladroit et gaffeur. Enfin, on voit qu’ils prennent leur pied, et nous avec.

Je voudrais saluer ici une très bonne initiative du TOP qui a organisé le 25 septembre une répétition publique où Jean-Philippe Vidal et sa troupe ont eu la grande gentillesse de se plier au jeu de la répétition et de répondre aux questions du public. Un petit coucou également à Pierre-Benoist Varoclier, qu’on retrouve ici comme assistant à la mise en scène et dans le rôle de Gusman.

Pour voir Britannicus : Au Théâtre des Amandiers (Nanterre) jusqu’au 27 octobre.

 

Pour voir Le Système Ribadier :

Du dim. 14/10/12 au mer. 17/10/12 au Théâtre de l’Ouest Parisien (Boulogne-Billancourt)

Du jeu. 08/11/12 au sam. 17/11/12 à La Comédie de Reims

Du ven. 30/11/12 au sam. 01/12/12 au Trident (Cherbourg-Octeville)

Le 04/12/2012 au Théâtre de Charleville-Mézières

Le 06/12/2012 au Théâtre de Fontainebleau

Le 14/02/2013 au Théâtre de la Madeleine (Troyes)

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