22h13 (ce titre est susceptible d’être modifié d’une minute à l’autre) de Pierrick Sorin : le journal d’un touche-à-tout


Par Vedamalady

Avec 22h13, Pierrick Sorin transpose sur scène son fameux « autofilmage » dans ce qui ressemble davantage à un one man show pris entre installation et performance, qu’à une pièce de théâtre : pas vraiment d’histoire, mais plutôt l’évolution d’un homme, et plus précisément d’un artiste plasticien en pleine création (en fait Pierrick Sorin lui-même joué par Nicolas Sansier) dans son atelier durant une journée, journée pleine de doutes que symbolisent ses déambulations sur la scène (tout comme les chroniqueurs de l’appart lorsqu’ils écrivent un article). Le comédien, seul maître du jeu pendant 1h30, se place tour à tour devant ou derrière la caméra, cherchant son inspiration dans les objets et matériaux qui jonchent le sol de son atelier ou dans le mouvement de son propre corps, puisque l’acteur joue tous les personnages « présents » sur scène grâce au procédé d’un fond bleu qui lui permet d’endosser tous les rôles sur les trois écrans installés au fond de la scène (ce que s’amusait déjà à faire Sorin dans ses propres vidéos). Et lorsque rien ne « sort », il range, range inlassablement (pas comme nous à l’appart … faut pas pousser non plus). Loin d’être une odyssée nombriliste, c’est bien l’activité créatrice et tout l’aspect douloureux et long qu’elle peut revêtir, ainsi que l’implication entière et sans concession d’un artiste dans son œuvre, que l’on retrouve ici. Ces facettes de la création sont en outre accompagnées et expliquées par la voix off, le comédien ne parlant jamais ou tout au plus marmonnant, puisque ce spectacle se veut vraiment comme un retour rétrospectif sur sa propre activité créatrice pour Sorin. Mais tout cela se fait de façon détournée et drôle, le burlesque venant s’ajouter à l’inventivité délirante.

Impossible de ne pas penser à Buster Keaton ou à Charlie Chaplin dans la façon où le comédien bouge son corps avec une apparente maladresse qui n’est que feinte, comme par exemple au moment du premier passage devant la caméra où, pour ajuster l’appareil à sa taille, il met une perruque à son micro. C’est la même capacité d’invention mais accordée à la vidéo que l’on retrouve ici, dans des tours à la fois très simples et très ingénieux (les giclures de peinture qui, une fois filmées en gros plan, rendent un tout autre effet ; le reflet d’un écran de télé sur un grand miroir qui donne l’impression de voir des images flotter dans les airs…). S’il n’y a pas progression au sens strictement narratif du terme, tout s’enchaîne presque logiquement, une idée (et surtout un objet) en entraînant une autre, comme cette chaussette qu’on retrouve à la fois animée devant nos yeux par un montage assez astucieux avec un sèche-cheveux, puis se mouvant dans une vidéo diffusée sur les écrans, presque comme par magie. Tout est sujet à devenir art, à être interrogé, donnant parfois des idées lumineuses et drôlissimes, comme ces lunettes en forme de… lunettes de toilette. P. Sorin ne se prive de rien et n‘a peur de rien, notamment du côté scatologique et un peu dégoutant de certaines de ses expériences (les crachats de peinture et tout un jeu autour des étrons par exemple) mais il assume tout, et s’il y a bien une chose qu’on ne pourra pas lui reprocher, c’est le manque de sincérité de son œuvre : 22h13 se veut et est un vrai autoportrait (on pourra d’ailleurs y retrouver plusieurs numéros déjà faits par P. Sorin lui-même, comme notamment le karaoké en yaourt ou le fait de se filmer pendant son sommeil). Il n’hésite également pas à dévoiler ses « trucs » pour susciter encore plus l’émerveillement une fois l’illusion rendue.

Un spectacle très ludique et amusant où l’auteur se rit des petites absurdités de la vie comme lorsqu’il fait intervenir les deux banquiers, représentants d’un autre monde complètement incompréhensible et surtout ennuyeux pour l’artiste. Le coup de génie scénique est d’inventer tout un univers sans changer de lieu, mais en suggérant toujours une ouverture vers l’extérieur, notamment par les messages laissés sur le répondeur toute la journée et qui rythment la progression, et les zooms incessants de la caméra vers ce toujours plus petit qui paraît soudainement très grand, démultipliant l’espace de la scène à l’infini. Rien ici n’est laissé au hasard, contrairement à ce que peut laisser penser le titre (qui, lui, a été choisi de façon aléatoire). La caméra étant toujours un intermédiaire, l’espace de jeu s’en trouve dédoublé et laisse beaucoup de marge de manœuvre pour le jeu de l’acteur tout en étant extrêmement minuté, et donc en devient une pression supplémentaire pour lui, sans quoi l’illusion rate.
Bref, 22h13 est un bel exemple de l’œuvre qui se crée elle-même et de la façon dont le procédé créateur peut finalement être plus intéressant que l’œuvre elle-même. La mise en abyme est constante, ce qui est très jouissif pour le spectateur. Un spectacle très stimulant sur le fond et la forme, à la fois drôle et sérieux, où Sorin nous rappelle surtout que l’art doit sans cesse être pris dans un mouvement autoréflexif, sans quoi il tourne à vide…

 

Au Théâtre du Rond Point

A lire : un journal intime de Pierrick Sorin très intéressant détaillant les étapes de la création de 22h13

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