Ouverture du département des arts de l’islam au musée du Louvre : prise de température


Par Schmilblicq

22 septembre 2012, 10h, musée du Louvre, aile Denon, département des arts de l’Islam.

Les couleurs de l’automne ont été posées par le musée légendaire. Reflets métalliques de céramique, incrustations de métal doré, bleu d’Iznik : de quoi réchauffer les prévisions de cette nouvelle saison culturelle ! Pourtant, l’enthousiasme reste ambigu. Un simple prolongement de l’été pour les visiteurs et les touristes, ou un micro climat fait pour durer ? Le samedi matin à la première heure, les visiteurs timides étaient peu nombreux ; la véritable ruée a été visible dimanche. La date de l’ouverture, indéterminée il y a encore peu, ne devait certes pas coïncider avec des remontées médiatiques anti-islamiques, défiant ainsi le Louvre de se frayer un chemin entre les différents gros titres de la presse pour hisser le drapeau blanc. Le climat médiatique a contribué malgré lui à faire peser sur cette ré-ouverture (il faut bien le rappeler), un rôle de régulateur de température.

Il est d’abord préférable de préciser la nature des collections du Louvre en la matière. La conservatrice en chef, Sophie Makariou, se charge de rappeler qu’il ne faut pas tout mélanger quand on parle « islam ». Ici, il faut y mettre une majuscule, car il ne s’agit pas de la religion, mais d’une culture qui s’étend de l’Espagne à l’Inde, et du VIe au XIXe siècle. Voici donc le challenge muséographique qui s’est posé en 2008 : unir trois continents et quinze siècles d’histoire dans une sélection de 3000 œuvres sur deux niveaux. Peut-être faudrait-il revoir aujourd’hui cette réflexion matérielle, et y ajouter une valeur sociale liée au contexte mouvementé. Comment faire parler une civilisation par ses œuvres afin d’en tirer une vision neuve et exempte de préjugés ? Comment parler Islam et non culture musulmane ?

J’y ai trouvé une grande partie de la réponse dans une œuvre qui ne passe pas inaperçue : exposée dans l’entresol du département, il s’agit d’un ensemble de pavements de mosaïque qui provient de l’église Saint-Christophe de Qabr Hiram (Liban) et qui mesure tout de même une dizaine de mètres. Cette œuvre ornait donc le sol d’une église chrétienne, alors que les poursuites d’animaux ou les personnifications païennes renvoient à l’art hellénistique et sassanide. Comme les autres mosaïques et les tissus, elle ne fait pas partie du département des arts de l’Islam… Pourtant, rien ne l’indique, et tout tend à le faire croire. On ne dispose d’aucune indication de ses liens avec le département d’art de l’Islam. D’après moi, ces mosaïques tardives indiquent la richesse de la création de l’art islamique : un art religieux qui puise dans toutes les traditions et les arts déjà établis. Il est regrettable, à mon goût, que l’ensemble des pièces du nouveau département ne soit pas mis en lumière sous cet angle. Il l’est peut-être davantage quand on voit que l’espace réservé aux mosaïques, beaucoup moins dense, serait prétexte à développer le croisement des civilisations sur lequel se fonde l’art islamique. C’est ce qui implique l’idée très pertinente de la création des salles sur la Méditerranée Orientale. Une réunion d’objets coptes, grecs et romains de l’Antiquité tardive, et donc contemporaine d’une partie des pièces islamiques, entoure le département. L’idée d’un dialogue entre les œuvres tardives des grands départements emblématiques des collections du Louvre, et l’émergence d’une département à part entière, dernier né du musée, gagneraient à être explicités. Pourquoi des mosaïques d’église ou de maisons romaines dans la muséographie du département ? Or, pour ma part, j’ai été surprise de découvrir de nouvelles salles sur l’Antiquité tardive, car cette translation est une totale réorganisation matérielle et scientifique d’une partie des collections du Louvre ! Ce déplacement devrait être au service de l’insertion des pièces islamiques dans une « méditerranée chrétienne ».

Mais de ces salles on ne sait rien. Ou peu de chose. Le ré-encadrement et la mise en valeur interactive du voile d’Antinoë sont passés totalement inaperçus. La reconstitution du monastère égyptien de Baouit (VIe siècle) dans un recoin après un escalier est désert. Du copte au Louvre ? Eh bah oui ! D’ailleurs, les objets romains tardifs retrouvent une place sur des socles en bois apparent, sur des fonds clairs et lumineux. Les salles islamiques, elles, contraignent leurs trésors à se détacher des cimaises noires ; les objets purement islamiques préfèrent faire bande à part. Cela donne un peu l’impression d’être tombé du côté obscur de la force… Je mettrais donc en lumière le manque de communication autour de TOUT ce qui a été ouvert en ce 22 septembre, mais que vous, visiteurs avisés, allez honorer de votre curiosité.

Mais passons ! Il faut tout de même reconnaître que le travail, enfin achevé, de Sophie Makariou et son équipe est remarquable ! Des écrans sont disposés un peu partout et n’attendent que la curiosité des visiteurs. Des explications autant techniques qu’historiques sont exposées par des animations, des professionnels et des mini-documentaires. Un vrai parcours pédagogique est mis en place. Des cartels trilingues pour les œuvres importantes suscitent l’intérêt des visiteurs internationaux. C’est un parcours chronologique au sein duquel les domaines artistiques sont regroupés. Beaucoup de céramique, il va sans dire, mais c’est la technique la plus emblématique et la plus diversifiée de cette culture. On peut dire que cet art est à l’Islam ce que la peinture est à la Renaissance en Occident. Son déploiement est le résultat juste de ce que pensée et religion d’une civilisation renvoient à travers les arts. Et c’est ce qu’on attend d’un musée.

Henri Loyrette, président-directeur du Louvre, parle de ce projet comme la volonté de montrer la « face lumineuse de cette civilisation » et de donner à ses arts « la place qu’ils méritent ». Ces paroles, qu’on pourrait qualifier d’utopiques, ont pour but de replacer le Louvre dans son rôle à la fois traditionnel et toujours novateur. Bien des connaisseurs parlent de ce département comme d’une nouvelle page de l’histoire. L’architecture a, de tout temps, parlé pour le musée. Treize ans après la controverse sur la pyramide de Ming Pei, le toit en forme de vague de la cour Visconti semble au goût de tout le monde. Les visiteurs sont autant attirés par l’architecture de la cour Visconti, que par la collection qu’elle abrite. Si maintenant, la pyramide elle seule est le symbole du Louvre, on peut s’attendre à ce que ce voile ondulé soit celui des arts islamiques : un signal visuel que l’on associera aussitôt au département. Cet élément est la réaffirmation du Louvre comme musée universel qui permet d’ « ouvrir les yeux des visiteurs sur le monde », comme le dit Henri Loyrette. Et « ouvrir les yeux », c’est bien le mot, car pas moins d’une dizaine d’œuvres majeures sont doublées par un moulage mis à la portée des enfants ou des grands curieux, mais surtout des malvoyants, et accompagné d’un cartel en braille. L’image que l’on se fait d’un musée, l’architecture droite et les textes poussiéreux qu’on ne lit jamais, est ici totalement bousculée pour réinventer un musée du touché et de l’information. Pour comprendre cette organisation et cette nouveauté, il faut entrer dans la caverne d’Ali Baba, et se laisser happer par tout ce qui l’entoure.

Dossiers de presse :

Arts de l’Islam : http://www.louvre.fr/sites/default/files/medias/medias_fichiers/fichiers/pdf/louvre-les-nouveaux-espaces-architecturaux.pdf

Méditerranée Orientale : http://www.louvre.fr/sites/default/files/medias/medias_fichiers/fichiers/pdf/louvre-omer.pdf

Infos pratiques :


Musée du Louvre, département des arts de l’Islam
Ouvert tous les jours de 9h à 18h sauf le mardi et le 1er janvier. Nocturne jusqu’à 21h45 mercredi et vendredi
Entrée : 11 euros (billets entrée des collections permanentes), gratuit pour les moins de 18 ans, les moins de 26 ans résidant de l’UE, et le premier dimanche du mois.

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