Petit aperçu de la 66ème édition du Festival d’Avignon


Par Artistick

On sait qu’au festival In d’Avignon, les comédiens redoutent principalement deux choses : le public qui fiche le camp au bout d’un quart d’heure, et le Mistral. On sait aussi qu’on peut avoir de très bonnes surprises, comme de très désagréables. Autant vous le dire tout de suite, Nouveau Roman de Christophe Honoré fait partie de la première catégorie, et La Mouette de Tchekhov mise en scène par Arthur Nauzyciel ben… plutôt de la deuxième.

Commençons par la pièce de Christophe Honoré. L’idée pouvait a priori intriguer : une pièce sur le Nouveau Roman, inspirée à la fois des lectures de Christophe Honoré, des théories et de la vie privée des auteurs du mouvement. Surtout quand on apprend que la pièce dure environ 3h30. Alors, qu’en est-il vraiment ? La pièce débute par une petite introduction de Julien Honoré (frère de Christophe) : il désigne tour à tour les comédiens par le nom de l’auteur qu’ils incarnent, en précisant que les comédiens ont eu pour mission de lire et de voir beaucoup d’œuvres et d’interviews, de s’imprégner du style des auteurs et que cette pièce est aussi finalement le fruit du ressenti des comédiens après avoir « fait connaissance » avec l’auteur qu’ils devaient incarner. L’ambiance de la pièce est donc d’emblée posée : l’improvisation sera très présente, avec même une partie interactive avant l’entracte où Honoré (qui joue Claude Mauriac) demande aux spectateurs s’ils ont une question à poser aux auteurs du Nouveau Roman (!). Cet effacement voulu entre réalité et fiction, qui se veut loufoque et absurde, insuffle à la pièce un sentiment de liberté qui ne peut qu’aider le spectateur à rentrer dans la pièce. Ce qui fait des leaders et ce qui les défait, les bons côtés d’appartenir à un groupe et les contraintes notamment artistiques que cela implique, les amitiés comme les rivalités qui se font et se défont, voilà ce que nous propose de voir Christophe Honoré à travers l’histoire du Nouveau Roman, suivant un déroulement chronologique ponctué des moments forts que sont la remise des prix littéraires (Renaudot et autres Goncourt), autant d’étapes qui marquent le lent morcellement du groupe. Groupe qui ne s’est jamais réellement défini totalement et positivement, ce sur quoi insiste C. Honoré lorsqu’il s’attarde sur la figure de Robbe-Grillet (interprétée par Jean-Charles Clichet), personnage très ambigu constamment indécis et aux contours très flous, puisqu’Honoré aura décidé de donner l’image d’un auteur souvent proche de la crise de nerfs et dont l’autorité ne vient que de ce qu’il décide, quasi-arbitrairement parfois, de l’issue des conflits théoriques qui empoisonnent la vie du groupe formé presque malgré lui.

On pourra reprocher à la pièce son aspect quelque peu brouillon malgré ce déroulement chronologique, car elle est articulée autour de plusieurs grands pôles (les théories, la vie privée des écrivains…), mais la sincérité et des grands jeux d’acteurs sont au rendez-vous. On voit qu’ils prennent leur pied et nous avec eux, dans une atmosphère presque bon enfant et en même temps très respectueuse de l’esprit du groupe littéraire. Plus que de donner un aperçu purement historique et réaliste de la chose (puisque par exemple, il fait interpréter Jérôme Lindon et Michel Butor par des femmes), Honoré a cherché à offrir une image de ce que peut être une relation à l’écriture et à faire partager sa passion, en faisant découvrir à ses spectateurs la jubilation que peut apporter la lecture du Nouveau Roman, ce qui était une gageure. Pari réussi monsieur Honoré.

Il en est tout autrement de La Mouette de Tchekhov mis en scène par Arthur Nauzyciel. Ce jeune metteur en scène avait donné il y a deux ans une mise en scène assez éblouissante de Jules César de Shakespeare au théâtre Gérard Philipe (Saint-Denis), un véritable enchantement. Mais force est de constater que Nauzyciel n’a pas su s’imprégner de la pièce de Tchekhov comme il l’avait si bien fait avec celle de Shakespeare. Il s’est perdu dans un texte à la structure déjà complexe et au sujet épineux (le sens et le but de l’art, rien que ça !), errant dans ses méandres, comme on le voit déjà avec la durée de la pièce : près de quatre heures complètement plates, sans aucun moment fort. Nauzyciel a pris le parti d’une mise en scène très épurée : décor minimaliste constitué d’un immense mur de métal et d’une sorte d’abri de métal, où les acteurs s’assoient, s’allongent ou glissent. Le sol est fait de gravier noir, symbolisant le mazout dans lequel les acteurs-mouettes sont empêtrés (leurs jambes sont d’ailleurs peintes en noir une fois qu’ils deviennent « mouettes »). Tout ça est très beau visuellement, mais l’effet voulu est clairement celui d’une histoire hors du temps et de l’espace. Or Nauzyciel a (à mon sens) trop vite expédié un contexte historique qui est capital dans le cas de Tchekhov et dont l’évacuation totale a deux conséquences. La première est paradoxalement l’effacement de toute dramaturgie, complètement absente ici : on a l’impression d’une longue suite de tableaux non liés entre eux, ralentissant la pièce et par la même occasion faisant perdre son intérêt au spectateur. La seconde est l’absence de toute identification aux personnages : en poussant à bout l’universalisation de l’ensemble, le metteur en scène en est arrivé à une déshumanisation des personnages, et finalement à une pièce où on ne perçoit aucune progression psychologique, ce qui porte atteinte au texte lui-même, puisque les personnages évoluent bien chez Tchekhov. Par ailleurs, les acteurs n’ont pas su faire vivre la pièce. Certes, le Mistral glacial a dû jouer beaucoup dans leur interprétation (surtout pour les filles en petite robe noire…). Mais la mouette elle-même, aka Marie-Sophie Ferdane, était, on doit le dire, complètement plate. Seule Adèle Haenel, dans le rôle de Macha, a su tirer son épingle du jeu et a été la seule à sembler convaincue par son rôle. Bref, l’interprétation et la direction d’acteur de Nauzyciel ont complètement raté leur effet, et c’est bien dommage. Mais elles auront eu le mérite de poser cette question : peut-on encore jouer Tchekhov aujourd’hui, après toutes les mises en scène déjà données à travers le monde (en particulier de La Mouette) et quel sens peut-on donner à cette pièce dans une société où la relation à l’art a considérablement changé ? La question reste ouverte…

Enfin, en bonus, mon coup de cœur du festival Off : Hernani de Victor Hugo mis en scène par Christine Berg et jouée par la troupe ardennaise Ici et Maintenant. Cette pièce, réputée quasi-injouable car composée en majorité de très longues répliques qui rendent la mise en scène mal aisée, est déjà en soi un chef-d’œuvre romantique. Encore fallait-il pouvoir rendre la magie du texte sur scène. Christine Berg y arrive parfaitement, dans une mise en scène d’une originalité rafraîchissante, au décor à la fois simplissime et très ingénieux (le décor à double face tourne d’un côté ou de l’autre selon le lieu où se déroule la scène), partagé entre ombre et lumière, parti pris qui peut à première vue paraître audacieux mais qui rend admirablement bien. Le jeu des acteurs est impeccable : mention spéciale à Pierre-Benoist Varoclier, exceptionnel de justesse en Don Carlos. Les deux amants, interprétés par Antoine Philippot et Vanessa Fonte, sont plus que convaincants. Christine Berg n’a pas peur des décalages et s’en sert avec brio. Bref, la magie opère totalement. Si vous avez la chance d’être dans le coin lors d’une de leurs représentations, n’hésitez-plus et foncez !

Pour voir ces pièces :

  • Nouveau Roman de Christophe Honoré : à partir d’octobre 2012 aux théâtres de Lorient, Nîmes, Toulouse, Toulon,  et au Théâtre de la Colline (Paris) et à la Maison des Arts de Créteil. Courez-y !
  • La Mouette : diffusée en direct sur France 2 le mardi 24 juillet à 22h40
  • Hernani : du 07/07/2012 au 26/07/2012 à La Caserne des pompiers (Avignon)

    du 14/03/2013 au 15/03/2013 à la Salle Rive Gauche (Châlons-en-Champagne)

    le 19/03/2013 à la MJC Calonne (Sedan)

    le 22/03/2013 au Centre Culturel Les Tourelles (Vouziers)

    le 05/04/2013 au Théâtre de la Méridienne (Lunéville)

 

Une réponse à “Petit aperçu de la 66ème édition du Festival d’Avignon

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