Sophie Ristelhueber: point de vue esthétique sur problèmes politiques


Par Lola LBL

C’est dans Le Monde que j’ai découvert Sophie Ristelhueber, artiste plasticienne et photographe française née en 1949. Un regard sur la destruction, écrit par l’artiste elle-même, fait partie d’une réflexion sur la représentation de la crise dans l’art proposée par le quotidien du 20 juillet 2012. La crise dans le travail de Ristelhueber est essentiellement politique. S’inspirant des conflits contemporains, entre le Moyen Orient et la Yougoslavie, elle raconte la guerre par le biais de métaphores. Comment parler des chocs, des situations de crise, des destructions humaines et matérielles sans prétention de documentarisme ou de reportage réaliste mais en employant le matériau privilégié de l’art: l’imagination ?

Mettre à nu la destruction. Rendre visible les stigmates de l’histoire, c’est la tâche que s’est confiée Sophie Ristelhueber.  Comment le réel se donne-t-il à voir sur des territoires secoués par des conflits ? C’est bien cette notion de territoire que l’artiste interroge avec une approche presque archéologique. L’espace est porteur de traces d’activités humaines et est la mémoire des bouleversements majeurs.

  • Premier travail publié de l’artiste, les photographies de Beyrouth (1982), prises pendant une accalmie de la guerre civile, sont un « état des lieux dont chaque image proposée est un lieu de crise ».

  • Eleven Blowups (2006) est une série de onze images, vraies et fausses, de cratères succédant des explosions et des attentats au Moyen Orient. L’artiste parle de « licence poétique » qu’elle s’est autorisée puisqu’elle était dans l’impossibilité de se rendre sur place.

Le photojournalisme et l’art. Se pose alors la question de la différence d’approche entre un travail journalistique et un travail artistique. L’artiste revendique avoir emprunté les outils du reportage, comme le travail de terrain, mais c’est d’un projet esthétique qu’il s’agit. Métaphores visuelles et cadrages suggestifs sont autant d’éléments de construction d’une vision et non pas d’un témoignage réaliste.

  • Every One (1994) explore la notion de traces sur le corps. Ces photographies de blessures corporelles prises en Yougoslavie sont un moyen pour Sophie Ristelhueber de « nourrir [son] travail sur les traces, les fractures, les disparitions ». La guerre y est racontée « comme une histoire d’hommes, sans intervention divine ».

 

  • WB (pour West Bank) (2005): Ces routes coupées par des débris dans des paysages désertiques de Cisjordanie ont pour but de donner l’ « idée d’un retournement du paysage contre lui-même ». La symbolique des meurtrissures subies par la terre évoque le conflit sans le montrer directement : « Je cherchais une idée conceptuelle sur la séparation entre Israéliens et Palestiniens, sur la circulation, la façon dont le terrain de l’autre est grignoté. » Dans cette région l’enjeu est la possession du territoire et dans ces photographies il n’y a pas besoin de figure humaine pour l’évoquer, c’est le sol qui symbolise cette lutte.

Constat permanent. Après environ trente années de travail, Sophie Ristelhueber pourrait encore traiter des mêmes sujets dans les mêmes endroits : la question palestinienne et la question du Moyen Orient posent encore problème ; de nouveaux conflits et de nouvelles crises apparaissent chaque année dans le monde et d’autres s’éternisent. C’est sans doute pour cela que l’artiste, fort de ce constat, s’est tournée vers l’organisme souvent cité comme le seul à pouvoir trouver une solution à ces crises : l’ONU. 66 ans, livre en préparation, donne un bilan pessimiste : il réunit 2056 résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies depuis 1946, globalement non résolues. De quoi s’interroger sur le passé, le présent, l’avenir, les passions et les conséquences des crises politiques. C’est sans doute là que la création artistique tient son rôle : utiliser l’imagination pour effectuer une piqûre de rappel à propos du monde qui nous entoure, au delà de ce qu’on peut toucher de ses propres mains et voir de ses propres yeux, et sur ces problèmes qui semblent si lointains. 

Opérations, Les Presses du réel, 2009: catalogue de l’exposition de la même année au Jeu de Paume

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