« Miroir, Miroir, dans tout le royaume, qui est la plus belle ? »


Par Schmilblicq

Même sans avoir lu ce conte des frères Grimm, on en connaît l’histoire du début à la fin. Cette année, en avril et en juin 2012, deux affiches sont venues rivaliser sur nos grands écrans. Si en français, nous les connaissons sous les titres Blanche Neige et Blanche Neige et le chasseur, la première version de Tarsem Singh, avec Julia Roberts et Lily Collins, s’appelle en réalité Miroir, Miroir. Voici une vision colorée, épique et fleur bleue du conte. Mais il ne suffit pas de réunir l’héroïne, le prince Charmant, la sorcière et les sept nains pour créer un univers à cette histoire ! La seconde interprétation de Rupert Sanders, qui signe son premier film, est beaucoup plus noire. Kristen Stewart et Chris Hemsworth s’adonnent à des cavalcades, tandis que Charlize Theron est l’incarnation du mal en personne. Des éléments et des mises en scène qui ne sont pas sans nous rappeler la trilogie du Seigneur des Anneaux. Devant ces deux approches, comment comprendre les partis pris des deux réalisateurs ? Il ne serait pas pertinent de comparer ces deux films, tout comme il serait absurde de le faire entre plusieurs versions de Alice au pays des Merveilles. L’intérêt est de voir comment le conte devient un film, car force est de constater que c’est le nouveau défi pour les réalisateurs. Faire d’une histoire pour enfant, un film pour les grands : comment s’y prendre ?

Les deux films sont introduits par les formules enfantines bien connues et nous mettent dans le bain dès les premières secondes. Cela fait appel à nos souvenirs, comme pour nous avertir « Vous rappelez-vous bien ? » Mais par la suite, le film va tenter de nous prouver qu’il y a encore beaucoup de choses à explorer, et qu’une histoire d’enfant à bien de l’intérêt pour les grands. Ces deux versions nous montrent aussi l’imagination sans limite qu’un conte comme Blanche Neige nécessite. On réalise que l’on peut bercer la même histoire dans des univers complètement différents, et faire ressortir divers traits de caractère chez les personnages. Ainsi, Singh préfère-il donner à Julia Roberts un rôle humoristique, dans une relation de tutelle par rapport à l’héroïne. Son souci principal est l’argent qu’un mariage peut lui apporter, et sa beauté. Ce dernier point est la clé du personnage, car c’est évidemment une beauté obsessionnelle. Tandis qu’on la voit user d’artifices, comme des cosmétiques de publicité, Charlize Theron se crée une beauté diabolique. Mais alors que la Reine des Grimm n’hésite pas à prendre l’allure d’une vieille femme, notre société liftée interprète de concert cette beauté par une jeunesse éternelle, où chaque ride est comptée sur le visage de nos sorcières hollywoodiennes. Ce culte est remis au goût du jour, et nous interroge sur sa place dans notre société : ce que montre la beauté, et ce qu’elle cache. Nous avons donc une opposition entre Blanche Neige et sa belle mère. Une beauté trop intense cache une peur maladive sur l’esthétique, vouée à sa propre perte ; une beauté qui se cache révèle de bien grandes qualités non physiques. En bref, la bataille du Bien et du Mal. Singh signe ce triomphe du Bien d’une façon toute particulière. Le clip final, presque absurde et dérangeant pour nous autres, occidentaux, renvoie à la fois à son origine indienne et à son ancienne spécialisation dans le domaine des clips musicaux.
La beauté triomphante peut être vue comme une jeune fille naïve devenu brigand, ou une prisonnière chétive devenue guerrière. Deux jeux d’acteurs totalement différents. Pour Blanche Neige, mais aussi pour les nains, et le chasseur de Sanders, le mal qui a été subi légitime la vengeance de nos héros. C’est une dimension totalement ajoutée par les réalisateurs. Les personnages sont conduits par leur soif de justice. Les nains de Grimm sont marginaux, mais travaillent pour leur compte et ne se soucient pas de la Reine. Blanche Neige n’est aucunement rancunière et se contente de s’éloigner de sa belle mère. Elle se laisse même attendrir trois fois par la sorcière, malgré l’interdiction formelle des nains, faisant ainsi ressortir sa grande bonté. Ici, vieille femme et pomme empoisonnée ne sont que des clins d’œil à l’œuvre originale. Les films permettent aux spectateurs d’aller plus loin et de goûter à la vengeance : chacun est renvoyé à ses propres rejets et rêve de s’en libérer comme tous ces personnages meurtris. C’est dans ce but que les nains anonymes du conte trouvent des noms révélateurs. Le dessin animé les décline en traits de caractère pour les rendre attachant. Le film de Singh les renvoie à leur ancien métier, pour insister sur leur marginalité. Celui de Sanders, curieusement, leur attribue des noms d’empereurs romains… De quoi vanter les qualités de ces petits hommes ? A mon avis, il s’agit de montrer que, dans un film où l’apparence physique est centrale, il n’en est rien pour ses petits personnages. Leurs noms reflètent leur grandeur.
Le rôle du conte est de vanter les mérites de ceux qui sont généreux, et de montrer le côté néfaste de la jalousie. Cette jalousie est rendue par Julia Roberts et Charlize Theron sous des aspects très différents. Par le mépris total et maladif, ou par le jeu de l’indifférence. C’est pourquoi le premier choix est plus terrifiant : on ne sait jamais jusqu’où va aller le mépris et le narcissisme. Enfin de compte, je dirais que c’est le rôle de la « méchante » qui détermine celle des autres personnages, et non celui de l’héroïne. C’est elle qui donne le ton et l’ambiance du film. Elle également, qui va inspirer aux personnages du camp adverse la crainte, la soif de vengeance, l’élan de révolte. On peut lui rire au nez, comme en avoir peur.

Encore un mot sur le décor et l’univers des films ! Blanche Neige est un conte de fée, et chacun à leur manière, nos deux films s’en tiennent à cette rigueur. Singh nous donne des décors hauts en couleurs, des petits tours de passe-passe plutôt drôles. Finalement, tout y roule comme sur des roulettes, avec le sourire même dans les combats, jusqu’à « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». C’est un conte de fée, que peut-il advenir d’autre. Sanders nous prouve qu’il peut encore y avoir du suspens et de l’ambigüité. Nous l’avons dit, il fait quelque chose de plus noir. La saleté et la boue sont omniprésentes. Le réalisme d’un univers médiéval, du château gothique au village de paysans est très fort. La forêt qui prend vie grâce à la peur, ravive notre frayeur d’enfance au même moment dans le dessin de Disney. Cette peur est exploitée en profondeur. La caméra adopte la vision du personnage pour nous plonger dans l’ambiance. Les flous et les ralentis se prêtent à notre frayeur. Mais le plus étonnant est cette dernière scène, qui nous laisse imaginer de façon surprenante comment « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants »…

Après le Alice au pays de Merveilles de Tim Burton, loufoque et réinterprété, nos références enfantines sont en cours de bouleversement ! Par ailleurs, les duels de beauté et de méchanceté ne se terminent pas là, car en 2014, Angelina Jolie nous interprètera Maléfique pour une version de La belle au Bois Dormant (Maleficient de Disney). Des contes qui n’ont pas pris une ride !

  • Blanche-Neige et le chasseur de Rupert Sanders, avec Kristen Stewart, Chris Hemsworth, Charlize Theron, sortie le 13 juin 2012,  2H06
  • Blanche Neige de Tarsem Singh, avec Julia Roberts, Lily Collins, Armie Hammer, sortie le 11 avril 2012, 1h45

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