Un parcours Monumenta(l) signé Buren


par Schmilblicq

En ce mois de juin pour le moins maussade, vous êtes sans aucun doute à la recherche d’évasion et de soleil. J’ai l’endroit qu’il vous faut pour vous faire reprendre des couleurs et vous émerveiller ! Jusqu’au 21 juin prenez le temps de voir et revoir l’événement Monumenta du Grand Palais. Daniel Buren, artiste français, est cette année l’invité d’honneur. D’abord peintre, il réalise des installations intérieures et extérieures depuis les années 80. Après Chute d’étoile d’Anselm Kiefer, Promenade de Richard Serra, Personnes de Christian Boltanski et Léviathan d’Anish Kapoor, voici Excentrique(s) ! Prenez le menu, tout est à la carte : visite en journée toute la semaine, promenade nocturne de jeudi à dimanche, spectacles en tout genre au cœur de l’exposition… C’est un buffet à volonté, j’insiste, car il y a beaucoup à découvrir. Pour ne pas en perdre une miette, n’oubliez pas de vous adresser aux médiateurs culturels, qui n’attendent que vos questions dans l’exposition.

Une approche en douceur pour débuter en art contemporain :

Copyright Joris G. et Lola LBL

La conception d’une exposition se met en place dès l’accueil du visiteur et l’accompagne jusqu’à sa sortie. Cette année, suivez le sens de la visite, car Daniel Buren perturbe les habitués de Monumenta. Devant la façade du Grand Palais, de grosses flèches rayées nous indiquent le chemin et nous laissent surpris de ne pas entrer par la porte principale. L’entrée se trouve côté Nord, signalée par de nouvelles rayures blanches et noires. Si vous ne connaissez pas Buren, sachez que les rayures de 8,7 cm de large, c’est son truc. Sont-elles à prendre comme une mise en bouche pour nous faire patienter ? Sans même être dans l’expo, nous voilà déjà surpris et dubitatifs. Ce changement de cap remet en cause la logique du dialogue avec l’architecture du Grand palais, car cela instaure une nouvelle démarche de l’œuvre et du visiteur dans l’espace. Déjà plein de questions rien que dans la file d’attente !

Le choix de l’entrée imposé par Buren va de paire avec le couloir légèrement en pente qui nous conduit dans l’exposition, baptisé « la longue vue »: belle métaphore pour illustrer la démarche du visiteur dans sa découverte de l’architecture et de l’installation. Au lieu d’être tout de suite écrasé par l’immensité de la coupole de verre, comme c’est le cas en entrant par la façade, on chemine vers le point central de cette architecture.

L’événement se base sur des dialogues : d’abord, et c’est le défi, entre l’œuvre et l’architecture, mais ensuite, entre le public et l’œuvre. Cette dernière est inévitable, car, du moment qu’on entre dans le monument, on entre aussi dans l’œuvre. On en fait partie et n’essayez pas d’y échapper ! On s’immerge dans une forêt de poteaux noirs et blancs, coiffés de grands cercles colorés. Leur transparence nous permet d’admirer ce lieu incroyable en orange, vert, bleu ou jaune. Les quatre couleurs utilisées sont simplement celles produites par l’usine. Rien n’est créé de ce point de vue là, et paradoxalement, l’œuvre n’est constituée que de couleurs. Pas très créatif, pensez-vous ? Daniel Buren travaille avec la couleur. C’est sa présence et sa mise en valeur qui compte, pas sa teinte. Prendre d’autres couleurs n’y changerait rien. Elles sont dans un état brut parce que c’est comme cela qu’on réussit à les manipuler.

En arrivant au centre, dans la « clairière », on se demande à quoi servent les cercles placés au sol. Salis par les traces de pas, les miroirs nous font découvrir l’envers de l’œuvre. À la fois son contraire, son élévation et son reflet. Mais le spectateur s’y reflète également, il n’est pas oublié et on lui prouve son action ici. Il n’y a pas de parti pris dans le volume cette année. Mais ce grand vide entre nous et la verrière est à la fois comblé et supprimé par la présence de ces miroirs.

Tous les éléments indispensables à Monumenta sont présents : le lien entre le ciel et la terre, la manipulation de la lumière et la mise en valeur réciproque entre l’architecture et l’œuvre.

Le travail in-situ sur la lumière

Copyright Joris G. et Lola LBL

Grâce à l’immense verrière, l’exposition bénéficie d’une lumière naturelle faite de nombreuses variations selon la météo ou le moment de la journée. La couleur des cercles de plastiques suspendus à environ 2,5 m est reproduite au sol à l’identique. Le visiteur est pris en sandwich entre les cercles et leurs reflets. Il est, au passage, lui-même coloré de bleu, jaune, orange et vert. Nous devenons reflet de l’œuvre tout en en faisant partie ; à la fois acteur, spectateur et support. On ne peut plus dire que l’art contemporain est trop abstrait ou trop loin du public !

Cette lumière pose tout de même problème : que dire sur ce qu’elle donne à voir ?

A première vue, le jeu de la lumière vient du fait que les miroirs et les disques plastiques renvoient des éclats sur l’architecture. C’est un premier point intrigant, car on cherche à retrouver l’origine d’une tâche ou d’un reflet. C’est le côté physique de l’œuvre. Les artistes se servent de l’optique pour surprendre le visiteur et l’inciter à se questionner sur la place des éléments. Suivant la course du soleil, les réverbérations ne sont jamais les mêmes, et nous donnent toujours l’impression d’être dans cette exposition à un moment unique.

À échelle humaine, les visiteurs s’observent les uns les autres naviguer dans la coloration projetée sur eux. Voilà un point important, car non seulement le visiteur regarde l’œuvre, mais il devient lui-même objet du regard des autres. Ainsi, devenez des petits hommes verts pour admirer des petits hommes bleus, ou jaune, ou les deux ! Le Grand Palais se transforme en théâtre et se rapproche, d’après moi, de la notion du « happening ». Selon le degré de luminosité, l’affluence des visiteurs, le choix de parcours et donc, de coloration, que ceux-ci prennent, l’installation adopte une tournure toute particulière. On a là un vrai dialogue entre l’œuvre et le spectateur, et une action réciproque de l’un sur l’autre.

Curieusement, les cercles nous font lever la tête pour admirer la verrière par leur intermédiaire, et les miroirs nous font baisser la tête, alors que c’est justement à cette endroit que plus rien ne nous empêche de voir la nef du Grand Palais directement. Cela voudrait-il dire que c’est en mettant des obstacles à notre regard que l’on arrive à voir ? Nous retrouvons ce principe de l’œuvre qui devient le cadre architectural sur l’île de Nantes (2007) pour faire dialoguer les citadins avec leur ville.

A la tombée du jour, nouvel étonnement : au fur et à mesure que la lumière décline, un éclairage artificiel se met en place. Des spots en mouvement projettent des cerclent lumineux dans chaque bras de la nef et un autre créé un jeu de lumière sur les miroirs. Partant du miroir central, la projection s’élargit jusqu’à occuper toute la surface de la clairière et tourne sur elle-même. Finalement, le jour laisse place à une lumière totalement aléatoire qui dépend à la fois de la météo et du moment de la journée, alors que l’éclairage artificiel plonge dans une ambiance différente qui ne dépend de rien. La nuit, le Grand Palais devient irréel.

Faites comme chez vous !

Pour mieux admirer cette installation, rien de mieux que de prendre de l’altitude ! Dans le prolongement de la coupole, nous pouvons accéder à une terrasse. Ce point de vue nous permet de prendre du recul et de se trouver à une place intermédiaire entre l’œuvre et l’architecture. Voilà l’occasion d’échanger sur ses impressions et de comparer les visions internes et externes de l’œuvre. Ici, vous êtes invités à juger, et à vous étonner. C’est comme se trouver sur un balcon pour admirer un paysage. La lumière douce qui s’y diffuse est celle que nous retrouvons en plein air. Là, on peut aisément imaginer une installation similaire à l’extérieur, penché à une fenêtre où les visiteurs déambulent comme en pleine rue. Pour ne citer qu’elle, Daniel Buren a réalisé en 2007 une allée couverte en Corée du Sud. Elle s’appelle Passage sous un ciel coloré et son toit voûté reprend le système de la couleur transparente, mais à l’air libre. Son travail est avant tout urbain. Il voit l’immensité du Grand Palais, sa lumière et sa surface comme une place publique. C’est exactement l’impression que nous avons.

Le soir, l’ambiance n’est plus celle d’une exposition, mais celle d’un lieu de rencontre et de passage. Les visiteurs sont accoudés au balcon, des groupes sont assis, voire couchés sur les miroirs. Venez, il est encore temps de prendre un verre au restaurant de l’exposition ! Tout comme la librairie, il est inclut dans l’installation et correspond à la superficie des cercles. Les murs et les comptoirs épousent leur forme. Ces sont deux éléments importants pour la vie publique. On les retrouve dans n’importe quel musée, mais ici, ils font partie de l’œuvre et complètent l’idée que le Grand Palais est une place publique.

Monumenta nous incite à voir une installation à la fois comme une aire de jeu et un havre de paix méditatif… À l’intérieur, sentez-vous acteur plutôt que spectateur, car sans public, le travail de Daniel Buren n’a pas raison d’être.

Excentrique(s), au Grand Palais

Ouverture  tous les jours (sauf le mardi) : de 10h à 19h le lundi et le mercredi, de 10h à minuit du jeudi au dimanche. Plein tarif : 5 €, tarif réduit : 2,50 €

À consulter :

http://www.grandpalais.fr/fr/Le-monument/Histoire/Les-evenements-du-Grand-Palais/Manifestations-artistiques/p-118-Monumenta.htm

http://www.monumenta.com/fr/excentriques-travail-in-situ

2 réponses à “Un parcours Monumenta(l) signé Buren

  1. Je ne suis pas tout à fait d’accord avec toi. Par rapport aux autres Monumenta, j’ai trouvé le projet de Buren mal adapté. Les cercles de lumière sont trop bas, les couleurs ne font aucune impression. Par rapport au Léviathan d’Anish Kapoor l’année dernière, quelle déception! Sous une nef comme celle du Grand Palais, autant faire du vrai monumental! Buren dit qu’il travaille avec le lieu, je trouve que cette fois-ci, c’est raté!

  2. Je voulais surtout faire une analyse en insistant sur des points importants, avec lesquels je ne suis pas forcément d’accord (comme la place des miroirs ou la coloration de la verrière). Pour ma part, j’ai apprécié, mais j’ai également préféré l’oeuvre d’Anish Kapoor. Le manque de volume m’a aussi frappé et j’ai essayé de mettre en avant les arguments de l’artiste à ce propos. Je n’ai pas vu de près les trois premières éditions, mais je trouve que Buren fait une meilleure proposition que Boltanski par exemple.

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