Bibliothèque: De Cape et de Crocs. Chef-d’œuvre explosif de culture et d’humour


Par Soda&gomorrhe

Mais Doux Jésus, par où diable commencer,

Quand on veut traiter de ce fantastique succès ?
Peut-être par vous dire que je parle d’une bd
Dont je pourrais faire l’éloge toute la journée…

Une œuvre qui lie culture, beauté, amour,
Pleine de poésie et de références,
Le tout conté en une magistrale cadence
Formant un ouvrage où le verbe sert l’humour.

Sans prétention aucune, dans un univers
Où l’échange est composé de jolis vers,
On se laisse charmer pour finir enchanté.

Cette merveille de bd, en vérité,
Je vous le dis, mes petits lapins d’amour :
Croyez-moi, ça vaut réellement le détour !

Et puis là j’arrête les alexandrins car il faut bien l’avouer : la synérèse et la diérèse sont de mise pour que mes alexandrins en soient vraiment. Mais bon, passons sur mon génie… Car aujourd’hui, je veux vous parler du résultat d’un vrai génie d’écriture et d’un grand talent de dessinateur qui ont permis d’aboutir à une des plus belles œuvres du 9è art. Il s’agit de « De Cape et de Crocs ».

Structurée en dix actes, cette œuvre est une comédie de cape et d’épée qui prend place en Europe au XVIIème siècle, où deux gentilshommes unis par l’amitié et l’amour des mots se lancent dans une aventure épique en quête d’un trésor à l’autre bout de l’Océan. Les héros de cette histoire, plus qu’évoquer les plus grands aventuriers de la littérature romanesque, marquent par leur apparence animale, donnant ainsi une tournure de fable à cette œuvre, le loup et le renard étant à l’honneur.

Ah, mais oui, le lapin est aussi à l’honneur, ne vous affolez pas. Et vu le rôle qu’il tient dans cette aventure, on est loin d’être contrarié. Mais cette bd n’est pas essentiellement composée d’animaux : seuls certains doués de parole évoluent au milieu d’humains. Ce postulat absurde permet de mettre en avant le caractère de certains personnages, mais aussi une mise en scène de situations cocasses, voire carrément décalées. La présence de ces animaux renoue avec l’esprit des fables, partant d’Esope pour finir à la Fontaine tout en s’attardant sur le Roman de Renart, ayant inspiré le nom des personnages principaux. En effet le nom du renard : « Armand de Maupertuis » laisse penser qu’il serait le descendant du renard du Roman de Renart dont le domaine avait pour nom Maupertuis et que l’autre héros, le loup « Don Lope de Villalobos y Sangrin » appartiendrait à la lignée des Ysengrin, le loup de ce même roman…

Les péripéties de nos héros évoquent Dumas, Gautier et Stevenson, ces derniers traitant de la piraterie et de l’honneur des hommes de capes, c’est-à-dire les mousquetaires (non, Batman, Robin et Superman ne sont pas des mousquetaires). Mais De Cape et de Crocs a aussi comme influence des auteurs plus contemporains: le théâtre de Molière, les récits de voyages fantastiques de Swift, Defoe, Cyrano de Bergerac, l’utopie de Thomas More et aussi les œuvres de Scarron, Rabelais, Cervantès… On évoque même les sciences et certains écrits de Platon traitant de l’existence de l’Atlantide, ce qui vaut au renard de bien se faire snober quand à cette théorie fumeuse, alors qu’ils ont échoué au beau milieu de l’Atlantique.

Mais cette quête, d’origine aventureuse et vénale, se substitue bientôt en une quête de l’amour pour nos deux protagonistes. Poèmes, dérision et difficultés de compréhension entre les deux sexes jonchent cette œuvre. Bref, quand l’amour vous tombe dessus, ça fait mal au cœur et parfois à la tête, ça complexifie tout. D’autant plus que les dulcinées des personnages ne sont pas des cruches inactives dénuées de sens commun et qu’elles font preuve aussi de langage parfois marquant, je cite : « Ouvre cette porte, misérable pourceau conçu à tâtons dans un hôtel borgne ! » ou encore « Avise-toi de m’effleurer et tu pourras chanter pour le pape ! Narvalo ! ». Ahhh la délicatesse féminine… Mais pour sortir de ces péripéties qui n’auront de cesse de se complexifier, il est vrai que ces donzelles ne seront pas de trop.

Oui, parce que ça ne va pas en s’arrangeant… Enfin, dans une ultime tentative de vous convaincre de lire de Cape et de Crocs, dont les protagonistes partis à la recherche d’or dans des îles merveilleuses et finissent par trouver (ou pas) l’amour sur la lune tout en essayant de déjouer un complot visant le roi des sélénites, je me dois de revenir sur l’apport de Molière et du théâtre. En effet cette œuvre complètement folle est très inspirée de Molière et de la commedia dell’arte: à un tel point que j’aurais pu commencer par-là. Mais voyez-vous, bien que les dix tomes et leurs acteurs soient influencés par le théâtre et ses rimes, le champ de références et d’inspirations est tellement large qu’on finit par oublier cette portée théâtrale. On est noyé de bonheur dans les redécouvertes des légendes, dans les assauts de pirates dépressifs, lors poursuites de cul-de-jatte en roulettes, par des cons de mimes aussi, par les chimères terrifiantes, un poulet se prenant pour un perroquet, les théories scientifiques niant la gravité et les joutes verbales se transformant en battle de rap. Mais toujours est-il que la farce à la Molière est bien là, appuyée par un travail de la couleur fantastique, bien que l’écrit domine le dessin pour cette œuvre…

L’aspect théâtral se retrouve notamment lors des duels où Maupertuis adore frimer en faisant rimer ses propos aux menaces de son adversaire. Il est vrai qu’il finit souvent à cause de cela par se manger de l’acier dans les dents en guise de répartie poétique… Ou du cuir entre les…

Toujours est-il qu’on y trouve de beaux alexandrins, ici par exemple après s’être fait traiter d’animal:

Cet animal, canaille, est doué de parole !
J’ose et ris, jase et rime, improvise et m’envole !
Ignorant les conseils d’un fâcheux capitan,
Je fais sonner des vers où l’estoc va tintant,
Élégant dans l’esquive, éloquent dans la frappe,
Un rire au coin des crocs et du vent dans la cape !

C’est sans doute un peu vain, mais mordicus, que c’est beau !
Je ne sers donc à rien ? Vous me flattez corbeau !

Je me targue en effet de servir l’inutile,
Quand tu sers le pouvoir ou le poursuis, servile,
Ô soudard sans vertu, malfaisant carnassier !
 »Tais-toi donc ? » Je me tais. Laissons parler l’acier.

En guise de conclusion, je vais tenter de ne pas vous insulter et de rester digne même si je sais que certains ne liront jamais De Cape et de Crocs. Oh et puis, mignons comme vous êtes mes petits lapins, je ne peux vraiment pas vous en vouloir…

En conclusion, c’est magique et raffiné,
Drôle, touchant, inventif et intelligent.
Si jamais vous n’aimez pas, sachez, bonnes gens :
Je ne vous aime pas et vous êtes très laids.

Mince, au temps pour moi pour l’insulte qui était d’ailleurs une blague privée avec ceux qui connaissent cette série (et si, ça s’écrit comme ça « au temps pour moi »).
Mais plus sérieusement, je vous souhaite de pouvoir découvrir et aimer cette série qui s’achève aujourd’hui après dix-sept années de travail qui ont permis de livrer cette série tout simplement magistrale.

De Cape et de Crocs, Alain Ayroles, Jean-Luc Masbou, Editions Delcourt, collection Terres et légendes, 1995-2012

3 réponses à “Bibliothèque: De Cape et de Crocs. Chef-d’œuvre explosif de culture et d’humour

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