Bibliothèque: The Libertines « Regarder les étoiles allongé dans le caniveau »


par M.P.

Les rencontres forgent les personnalités, cela n’est un secret pour personne. Si les envies personnelles nous poussent à entreprendre une série d’actions visant à asseoir notre domination supposée sur quelque chose ou quelqu’un, du monde dans son ensemble à la jolie fille rencontrée la veille dans un bar, la présence d’autrui permet de franchir un cap, dépassant la volonté elle-même, si bien que nous atteignons parfois notre objectif initial avec cette autre personne. Les Libertines, c’est avant tout ça : une rencontre. Un duo magique, composé de Peter Doherty et Carl Barat. Carl et Pete. Pete et Carl. Si elle n’avait pas eu lieu dans ce fameux pub londonien, en 1996, bon nombre de groupes du XXIe siècle n’auraient jamais vu le jour, à commencer par nos BB Brunes nationaux. Les comparses avaient un rêve : l’Arcadie. Un pays imaginaire, idéal, où voguent le lyrisme des Smiths et la joyeuse déglinguerie du Velvet Underground, où rien ne peut leur arriver. Un pays qu’ils n’ont jamais pu atteindre, la réalité les ayant rattrapé, telle une vieille connaissance que l’on avait tenté d’oublier et qui est venue nous la mettre bien profond. 

Bien qu’ayant vécu tous deux une enfance particulière, cultivant une même passion pour une certaine musique et un goût prononcé pour la littérature (surtout en ce qui concerne Doherty), leur relation n’a jamais été un long fleuve tranquille. Les garçons s’adorent et se repoussent tour à tour, chien et chat, et ce aujourd’hui même alors que la première galette des Libertines fêtera son dixième anniversaire. Cette ambigüité fut présente tout au long de la vie du groupe, courte si elle en est.

Signés par le label Rough Trade en 2001, les deux comparses, rejoints par le bassiste John Hassal et le batteur Gary Powell, sortent de ces années de rodage avec une irrésistible force : entre 400 coups et une multitude de concerts, parfois improvisés (les fameux guerilla gigs), parfois officiels (première partie des Strokes), l’enregistrement du premier album ne fut qu’une formalité. Il n’en sera pas moins produit par Mick Jones, légendaire guitariste des Clash, ce qui constitua une véritable peur, comme l’explique Doherty : « Au début, on flippait un peu. Rien n’était prémédité, absolument rien. Au début, on flippait. On aime tant nos morceaux, on tient tellement à les protéger, qu’une éventuelle aide extérieure nous rendait nerveux ». Le vieux sage aura l’excellente initiative d’apporter très peu sa patte, et après un single plutôt bien accueilli, c’est une véritable bombe que déclenche la sortie de l’album, fin 2002, porté par le furieux « Up The Bracket » : un hymne ravageur, décomplexé, tout comme le reste. Quelque chose démarque les Libertines des autres groupes. C’est une certitude : Doherty et Barat savent écrire (« Time For Heroes ») et dégagent une authenticité souvent absente pour les observateurs chez des groupes comme les Strokes. L’album leur ressemble : bordélique, sauvage, entre guitares saturées et batterie lourde, respirant le live, la poudre de dynamite. « Do It Yourself » était la pensée centrale. Suivez nous les enfants, c’est si facile. Tout semblait tracé : un passage victorieux à « Top Of The Pops », une progression commerciale hallucinante et des concerts toujours aussi intenses.

Seulement, l’Arcadie est bel et bien un pays imaginaire. Le rock s’est toujours nourri du mal-être de ses pionniers, et les Libertines n’échappèrent pas à cette terrible règle qui coûta la mort à des figures notoires. La drogue circulait déjà lors de l’enregistrement, mais Doherty semblait en abuser, bien plus que les autres, ce qui provoquait chez lui un certain malaise vis-à-vis des autres membres du groupe. Il s’isole, est souvent absent, si bien que Barat décide de le laisser sur la touche durant la tournée européenne, ne le laissant revenir que lorsqu’il sera définitivement clean. Vexé, Doherty monte un projet parallèle, BabyShambles, et le groupe continue sa tournée avec l’aide d’un technicien assurant la guitare, semble déjà au bord de l’implosion. Pete finit en taule, condamné à six mois pour usage abusif de substances interdites. Il n’en purgera que deux. Nous sommes déjà en octobre 2003. Désireux d’adoucir les tensions, les comparses se réconcilient et donnent un concert mythique au « Tap’n’Tin Pub » avec la section rythmique. Une photo fut prise montrant les deux chanteurs exhibant ensemble leur tatouages. Elle sera la pochette d’un second album, accouché dans la douleur, Doherty ayant repris ses mauvaises attitudes de junkie, un garde du corps étant même obligé de séparer les deux compères lorsque la situation dégénérait, si bien que le terme miracle ne semble même plus assez fort pour qualifier la sortie de l’album, fin 2004. Comprenant toujours Mick Jones aux manettes, laissant ainsi un esprit tout aussi bordélique, les chansons sont largement autobiographiques. « Can’t Stand Me Now » décrit parfaitement la relation haine/amour entre Doherty et Barat, de manière lucide et en même temps poétique. Par la suite, et après quelques dates assurées sans Pete, Carl annonça ce que tout le monde savait déjà : les Libertines ne sont plus. « What Became Of The Likely Lads ? ».

D’ailleurs, pouvait il en être autrement ? Un tel train de vie mené durant toutes ces années aurait il permit au groupe de perdurer ? Il y a bien eu une reformation en 2010 pour le festival Reading, brillante si elle en est, mais elle ne fut qu’un feu de paille, les tensions n’étant définitivement pas estompées. N’est ce pas Pete qui cambriola l’appartement de Carl pour trouver de quoi payer sa dope ? Et après tout, était il le seul à se droguer ? « Ils m’ont laissé au bord de la route, avec un sac en plastique plein de rancœur », dira-t il de la fin des Libertines. Et puis finalement, on s’en fout. Peu importe si Barat était aussi junkie que Doherty, peu importe si le mot laborieux est bien faible quand on l’utilise pour décrire l’enregistrement du deuxième disque, peu importe si la vie discographique du groupe ne dura que 2 ans, peu importe si l’Arcadie ne fut jamais atteinte. L’Albion (ce qui permettait d’accéder à ce pays, également le vieux nom de l’Angleterre), les frasques, les chansons, la passion, sont bels et bien là. Et contribuent plus que jamais à la légende. Une œuvre poignante, bouleversante. Comme si deux gamins, à l’aube du troisième millénaire, avaient senti que rien n’était impossible. Et surement pas créer un groupe de rock.

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