The Black Keys: « Les petites salles ne nous manquent pas »


par M.P.

Drôle de destin que celui des Black Keys. Qui aurait pu parié sur ce modeste duo venu de l’Akron (Ohio) lorsqu’à l’époque se battaient à coups d’encensement médiatique les Libertines, White Stripes et autres Strokes ? Depuis le sabordage du groupe phare de la Britpop dans les années 90, le mal-aimé Oasis, dont les plus sarcastiques aiment à rappeler que chaque album sorti était plus mauvais que son prédécesseur, le rock se trouvait dans l’impasse, pulvérisé par une vague électro dans laquelle les Français avaient leur mot à dire (Daft Punk, Air, pour ne citer qu’eux). Organisé de façon magistrale par le NME, le « retour du rock » se caractérisait par l’arrivée d’une flopée de groupes en « the », dont les premiers albums furent couverts de critiques élogieuses tant une telle embellie ne pouvait être que salvatrice. Cependant, 10 ans plus tard, et à l’heure de la nouvelle décennie et d’une fin du monde, force est de constater que le mouvement s’est rapidement essoufflé. The Libertines ? Fini. The White Stripes, idem. The Strokes ? Soyons sérieux, ce qui se dégage du groupe à l’heure actuelle ressemble davantage à une Guerre Froide, avec Julian Casablancas en lieu et place de l’URSS, et le reste des membres du côté des américains, tant le leader parait peu enthousiaste à l’idée d’enregistrer de nouveau avec ses compères, si bien qu’un véritable rideau de fer semble s’être dressé entre eux.  Et qui peut se targuer d’avoir acheté le dernier Vines, Jet ou encore Hives, ces derniers étant obligés de s’accaparer du producteur hip-hop Pharrel Williams pour continuer à exister, et oubliant au passage d’écrire de bonnes chansons ? Et les Black Keys alors ? Qu’en est il depuis leur premier album sorti en 2002? Et bien, ils sont toujours là. Et plus que jamais.

Alors que tous leurs comparses ou presque réussissaient à combiner succès critique et succès commercial, Dan Auerbach (chant, guitare) et Patrick Carney (batterie) ont du patienter dix bonnes années avant que leur talent ne soit révélé aux yeux du monde entier. Ne sombrant jamais dans la facilité, les premiers albums furent enregistrés dans des conditions lamentables, entre usines et sous-sol rustres, ce qui donnait au blues lo-fi des deux musiciens un son encore plus crade. Vite catalogué clone blues des White Stripes tant les ventes ne décollaient pas, le groupe se contentait de tourner dans de minuscules salles souvent vides, à des années-lumière des Zéniths qu’ils remplissent aujourd’hui. « On a joué dans des petites salles où tout le public fait la gueule, et on a joué dans de grandes arènes où la foule devient folle. Jouer dans des petites salles ne me manque pas » raconte Auerbach. Après trois premiers albums très roots, le fait que les Black Keys arrivaient à leurs limites et devaient changer de fusil d’épaule apparaissait comme une évidence. Ils le firent avec « Magic Potion », enregistrant pour la première fois dans un vrai studio, avec l’apparition aux manettes de celui qui jouera un rôle considérable dans l’ascension du duo, à savoir Brian Murton aka Danger Mouse, producteur de génie officiant pour Gnarls Barkley et Gorillaz. Ce radical changement d’attitude surprit les fans de la première heure, peu habitués à ce son nouveau, plus ample, loin des premiers morceaux bluesy et garage. Leur carrière aurait pu tout bonnement s’arrêter là, les deux comparses décidant par la suite de mettre en pause le groupe pour divers projets personnels (et un divorce pour Pat Carney). Le tournant commercial a lieu en 2010, avec la sortie de leur sixième album, « Brothers », porté par le tube « Tighten Up », siffloté et enjoué, produit par… Danger Mouse. Un tournant auquel le groupe était peu préparé : « Quand on à fait « Brothers », on s’est dit que c’était vraiment un bon album. Comme à chaque fois, en fait, raconte Carney. On ne s’attendait pas à ce que les gens y répondent de cette manière. Parce qu’il y a des trucs un peu pop dedans, mais c’est plutôt un album de soul bizarre. Après la première semaine, il est devenu apparent que les gens l’aimaient. Mais le plus étrange, c’est que ça a duré. Durant un an et demi, les gens continuaient d’en parler, l’achetaient, je ne pensais pas que ça pourrait nous arriver. (…) Et puis nous sommes arrivés à un point où je me suis rendu compte qu’on pouvait aller encore plus loin si on le désirait vraiment. D’autres groupes réalisaient des choses plus importantes, et on sentait qu’on pouvait faire de même. Mais on ne s’attendait pas à en être capables ».

D’où ce rapide retour en studio, entre deux séries de dates d’une tournée mondiale, avec une nouvelle fois Danger Mouse, qui, cette fois, s’est vu accrédité aux côtés du duo de tous les titres de ce nouvel album, « El Camino ». Le franc succès de ce dernier réside donc dans la contribution majeure apportée par Brian Burton, dont les influences brassent tout le répertoire musical contemporain. Surtout, le producteur à l’art de trouver le tube qui tue. Tout le monde se souvient de l’extraordinaire « Crazy » de Gnarls Barkley, qui fut proclamé morceau de la première décennie du XXIe siècle par le magasine Rolling Stone, ou encore du « Feel Good Inc. » de Gorillaz, tout aussi génial. Et ici, le tube est bel et bien « Lonely Boy ». Un tube immédiat, une véritable bombe, une mélodie qui rentre dans la tête pour n’en ressortir que par l’écoute d’une sacrée daube à la radio que savent nous concocter les maisons de disques (pardon, les « artistes »), qui se soucient beaucoup plus du chiffre d’affaire que rapportera le titre et du rapport marketing que par la qualité musicale de ce dernier ; tout ce qui pouvait manquer au Black Keys pour mettre les Etats-Unis à genoux. Un véritable tube rock, comme on en fait plus. « Une fois en studio, on avait juste envie de jouer du rock’n’roll, résume Auerbach. Les crédits sont divisés en trois sur tout l’album. Chacun avait son mot à dire de façon égale et le droit de donner son avis à chaque instant. Pour la première fois, j’ai écrit une mélodie vocale pour les Black Keys, ça ouvre de nouvelles perspectives ». De surcroit, l’album est truffé de petites pépites, comme « Little Black Submarines » ou encore « Money Maker». Et c’est bien à guichets fermé que le groupe tourne, avec notamment un passage en janvier dernier au Zénith de Paris, bondé et grandiose.

Que faut-il comprendre de ce succès tardif ? A l’heure où les états-majors du disque nous imposent la « révélation de l’année » ne durant effectivement qu’une simple année, entre un morceau phare, un album couronné de succès puis un effondrement progressif, le destin que beaucoup de mauvaises langues souhaiteraient à Lana Del Rey, les Black Keys nous prouvent que c’est dans la continuité que l’on a le plus de chance de s’établir durablement. Avoir un son, une gueule, une attitude, c’est bien, mais cela ne suffit pas. L’évolution est le secret de la longévité. Qui peut aujourd’hui faire le lien entre « El Camino » et « The Big Come Up », ou encore entre « The King Of Limbs » et « Pablo Honey » from Radiohead ? Une chose est certaine : on peut compter sur les Black Keys pour repousser leur propres limites à chaque nouvel album. Comme depuis 10 ans. Comme depuis… le « retour du rock ».

 

CD « El Camino » (Nonesuch/Warner)

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